Le stress de la performance chez les ados

Les mains moites, le coeur battant comme un tambour de guerre, ils attendent leur note. «Je vais couler, je vais couler», se répètent-ils en silence. À l'ère des programmes d'élite, le stress de performance a augmenté d'un cran dans nos écoles secondaires. Et les jeunes qui en souffrent ont besoin d'aide avant de toucher au burn-out scolaire. Voici le cauchemar des plus-que-parfaits.
Tous les prénoms des jeunes rencontrés par Le Soleil ont été modifiés pour préserver leur anonymat.
Son sac d'école était si plein que les coutures menaçaient d'éclater à tout moment. Pendant des mois, Anne a trimballé tout le contenu de son casier avec elle, de peur d'oublier une feuille, un devoir, une consigne.
«À l'école, pour moi, tout est basé sur le fait d'avoir une bonne performance, résume la jeune fille. C'est moi qui me mets de la pression.»
Nerveuse, la grande et brune adolescente, qui terminait sa deuxième année du secondaire au Séminaire Saint-François lorsque Le Soleil l'a rencontrée à la fin mai, ne s'appuiera jamais sur le dossier de sa chaise durant toute l'entrevue.
Après quelques mois de rencontres avec la psychologue scolaire Odette Bussières, «le stress est moins pire, mais pas de beaucoup». «J'ai beaucoup peur de l'échec», confie la jeune fille qui fréquente l'école privée de Saint-Augustin-de-Desmaures. «J'ai toujours la peur d'échouer à l'examen et je me demande toujours si j'ai assez étudié. Si j'étudie trop, je deviens mélangée. Je me couche trop tard et je me lève à des heures de fou pour étudier.»
Érika, 15 ans, enfant unique et fille de professeur, a compris toute jeune que l'école, c'est important. «Et j'aime ça!» insiste la menue étudiante, également du Séminaire Saint-François.
Mais à son arrivée en deuxième secondaire, tout a basculé. Ce qui était un désir de bien faire s'est transformé en anxiété consumante. «Avant de dormir, je pensais à tout ce que j'avais à faire le lendemain, raconte Érika. Je me levais même la nuit pour aller chercher une feuille dont j'allais avoir besoin.»
Stressée au possible, l'adolescente était hantée par l'idée d'être en retard et était incapable de laisser le moindre devoir en plan. Dans les travaux d'équipe, elle faisait la part des autres en plus de la sienne pour s'assurer que tout est parfait.
«C'était un stress toujours présent, dit-elle. C'était difficile à vivre parce que j'étais fatiguée, mais en même temps, j'étais tellement habituée que ça faisait partie de ma vie.»
Une copie en chinois
Plusieurs jeunes anxieux, même bien préparés, paralysent au moment des examens. Ils ont des trous de mémoire, des bouffées de chaleur, des sueurs, gigotent sur leur chaise, veulent aller aux toilettes.
«Quand je reçois ma copie, c'est comme si c'était du chinois», confie Michaël, étudiant en première secondaire à De Rochebelle. «Des fois, je ne suis pas capable de rien faire et je pleure», ajoute-t-il d'une petite voix vacillante.
Le psychologue Mark Mercier, en poste depuis quatre ans à cette école, a vu de ces bons élèves, sages et appliqués, tellement perturbés qu'ils se mettent à tricher aux épreuves.
D'autres vont simuler la maladie. «S'ils ne se sentent pas préparés, ils ne se présentent pas, avec l'accord de leurs parents», raconte Guy Evans, professeur de chimie tout juste retraité. «Ils vont se représenter quand ils se sentiront mieux pour une reprise d'examen.»
Neuf fois sur 10, ces élèves sont pourtant prêts pour l'examen. Mais pour ces jeunes habitués à réussir, simplement penser à un échec est très éprouvant.
Les jeunes angoissés poussent la machine à bout continuellement, quitte à laisser mourir des pans de leur vie pour passer plus de temps dans leurs livres. Tant pis pour les amis et même pour les amoureux!
Leur principal problème, c'est qu'ils focalisent trop sur le but et non sur la démarche, estime Mark Mercier, qui aide les enfants depuis plus de 30 ans. «Le résultat scolaire pour ce jeune stressé, c'est son salaire, ce qui lui permet de dire : “Je gagne cher”, indique M. Mercier. Et donc, plus je gagne cher, plus je suis fier, plus je suis reconnu et plus mes parents m'aiment.»
Anxiété scolaire à la hausse
De tout temps, le stress de l'école a rendu malades les enfants plus anxieux, ceux qui craignent de décevoir, qui s'inquiètent de leur avenir.
Aujourd'hui, dans une société toujours plus performante et qui souffre du complexe de la médaille d'or, l'anxiété scolaire est à la hausse.
À l'école secondaire la Cité étudiante de Roberval, au Lac-Saint-Jean, le psychologue François Laroche a dû aider huit jeunes souffrant de troubles anxieux durant la dernière année scolaire. Il y a 10 ans, rarement plus d'un étudiant paralysé par le stress se présentait dans son bureau. «Je vois aussi plus souvent qu'avant des jeunes stressés au point où ils ne veulent plus aller à l'école du tout», raconte celui qui est aussi président de l'Association des psychologues scolaires du Québec. «Je dois plus souvent aller faire la première entrevue à la maison.»
La nouvelle façon d'apprendre, davantage basée sur la résolution de problèmes que sur l'accumulation de connaissances, n'est pas faite pour ces jeunes anxieux. «Un problème raisonné en maths, c'est toujours nouveau, tu ne peux pas l'avoir appris, fait remarquer Mark Mercier. Pour quelqu'un qui a besoin de contrôler et de savoir qu'il a tout étudié, ce n'est pas évident. Ces jeunes-là vont souvent bloquer sur un problème et perdent le contrôle.»
Certains étudiants tombent dans le stress de performance en arrivant au secondaire, car la marche leur paraît si haute qu'ils sont persuadés de chuter. D'autres y goûtent lorsque le cégep se profile à l'horizon.
Guy Evans, professeur de chimie tout juste retraité et intervenant au service d'aide Allô Prof, a en tête plusieurs visages d'anciens élèves, mal dans leur peau au possible en janvier et en février de cinquième secondaire, période où ils accumulent les dernières notes permettant d'entrer dans le programme collégial
désiré.
Comme la cigale qui a chanté tout l'été, ceux-ci ne s'étaient pas assez investis dans leurs études et deviennent soudainement conscients qu'ils doivent faire bonne figure.
Ces jeunes-là sont certainement plus nombreux qu'avant, observe Odette Bussières, psychologue au Séminaire Saint-François. «Ils avaient la pensée magique que ce serait facile, mais ce n'est pas comme ça qu'on réussit son secondaire quatre et cinq, dit-elle. Ils arrivent à un moment où ça ne marche plus, d'étudier à la dernière minute et ils deviennent extrêmement anxieux.»
Vrai que les études supérieures, même lointaines, flottent comme un lourd nuage au-dessus de la tête de plusieurs. «C'est sûr que mes notes actuelles auront un impact plus tard, affirme Anne, sans hésitation. Je ne veux pas être refusée et devoir travailler dans un domaine que je n'aime pas. Je veux avoir plusieurs choix.»
Un mal de filles?
Les filles semblent davantage frappées que les garçons par cet intense stress. Ou, du moins, elles l'expriment davantage.
Mark Mercier a croisé beaucoup de superwomen de 16 ans qui étudient très fort, travaillent 15 heures par semaine, font les tâches ménagères. «Elles en arrivent à être proches de la dépression. Elles ont du mal à dormir et vont sacrifier leurs loisirs et leur vie sociale le soir et la fin de semaine, observe le psychologue. Ça fait depuis le début du secondaire qu'elles roulent à ce rythme-là.»
À son entrée au secondaire, Anne a abandonné la danse, la natation et le soccer, qu'elle dit pourtant aimer beaucoup, pour avoir davantage de temps pour étudier. «J'en ai réintégré un peu cette année, mais pas tout», explique-t-elle.
Les filles ne se laissent aucune marge d'erreur, observe l'enseignant Guy Evans. «Elles acquièrent de la maturité très rapidement et sont déjà conscientes de la compétition qu'il y aura, par exemple, pour entrer à l'École
Polytechnique», dit-il.