Jean-Baptiste Rivard et Thérèse Lamontagne partagent leur vie depuis bientôt 70 ans. Ils ont toujours donné sans compter, sans jamais avoir l'impression d'en faire plus que l'autre.

Le steak à l'oignon

Tous les après-midi, à 16h tapant, le téléphone sonne chez Thérèse Lamontagne et Jean-Baptiste Rivard. Au bout du fil, un de leurs trois fils. «Il faut qu'il appelle à chaque jour, sinon je suis inquiet.» C'est le père qui parle. Son gars habite seul en appart, n'a pas une grosse santé, voit de moins en moins clair.
«Il a juste 60 ans.»
Jean-Baptiste aura 92 ans en juin, Thérèse, 90 en mai. Ils habitent depuis 26 ans dans un logement à Lévis, pas très loin de la maison où ils ont élevé leurs six enfants. Ils ont six petits-enfants, huit «arrières». Thérèse cuisine encore, et pas juste pour son homme. Elle cuisine pour son petit de 60 ans.
«Je lui fais des petits plats, des choses qu'il aime. Je lui prépare des steaks, du hachis, du ragoût, du bouilli. Je lui fais du steak à l'oignon. C'est simple comme recette, mais les enfants aiment ça, du steak à l'oignon. Je lui fais des muffins aussi, ceux du magasin sont trop sucrés.» Une fois toutes les deux semaines, Jean-Baptiste «remplit l'auto. Je vais lui porter ça». Leur gars habite de l'autre côté du fleuve, à Québec.
Jean-Baptiste a encore ses «licences».
Et, même à 91 ans, il s'occupe de son grand gars, comme il l'a toujours fait. Thérèse aussi. Il y a 15 ans, une de leurs filles a été emportée par un cancer. «Je l'ai accompagnée là-dedans pendant un an, j'étais à l'hôpital le matin à 8h30, je partais le soir. Elle me demandait de rester jusqu'à ce qu'elle soit endormie. J'attendais qu'elle s'endorme et je m'en allais. Je revenais le lendemain matin.»
Sa fille aurait eu 10 ans, elle aurait fait pareil. Ma mère me répète toujours, «ma fille, avoir des enfants, c'est un contrat à vie». Ça veut dire que si t'es encore capable de cuisiner à 90 ans et que ton gars a besoin, ben tu lui cuisines des petits plats. Si t'as encore tes licences à 91 ans, tu vas les lui porter.
C'est comme ça.
Quand Jean-Baptiste parle à sa femme, il l'appelle «maman».
L'inverse est aussi vrai, heureusement. Jean-Baptiste et Thérèse ont trois enfants qui leur rendent visite, qui s'assurent qu'ils sont corrects, qu'ils ne manquent de rien. «Ils sont à leur pension maintenant, ils ont plus de temps, ils viennent faire leur tour. On a des enfants merveilleux, respectueux et généreux.»
Je vous entends compter, trois enfants, plus le garçon du début et la fille fauchée par le cancer, ça fait cinq. Il en manque une autre. Ils ont perdu une fille le 6 octobre 1978, date qu'ils n'oublieront jamais.
«Notre fille est morte à 22 ans, en pleine nuit, dans un accident d'automobile. Quand deux policiers arrivent à la porte à 5h, ça surprend.» Il y a eu un gros silence.
Ils sont passés au travers, comme tout le reste. «Je n'en reviens pas comme on est faits fort.» Thérèse s'en étonne.
Ils vont bientôt fêter leurs noces de platine, 70 ans de mariage. Ils se sont épousés le 1er juin 1944, la Deuxième Grande guerre n'était même pas finie. Ils habitaient le même quartier, un des plus vieux de Lévis. Ils se sont connus à l'école.
«J'allais au couvent de Lévis et lui, au Collège Saint-Dominique. On allait à l'église pour le catéchisme, c'est là qu'on se rencontrait. C'est là qu'on a commencé à se faire de l'oeil.»
Pour que ça dure aussi longtemps, il faut d'abord vivre vieux. Mais encore? Thérèse a répondu tout de suite, du tac au tac. «C'est la bonté de mon mari, son grand coeur.» Jean-Baptiste lui a presque coupé la parole. «Ben voyons, c'est réciproque! Tu penses pas que t'en n'as pas travaillé, avec la maison de 3 étages, les 12 appartements, les 6 enfants et ta mère qui restait avec nous? On était neuf à table, madame.»
Madame, c'est moi.
Et Thérèse de renchérir. «Mon mari disait : "Tu restes à la maison", lui, un moment donné, il avait deux emplois.» Jean-Baptiste a travaillé «30 ans et 6 mois au CN», presque 15 ans pour des commissions scolaires. «J'ai été 44 ans sur le marché du travail, j'ai manqué environ 6 mois au total.»
Jamais ils n'ont calculé si un en faisait plus que l'autre. Ils avaient chacun leur place, n'auraient pas voulu celle de l'autre. Vous me direz «avant c'était facile, monsieur travaillait, madame restait au foyer» et vous aurez raison. N'empêche, c'est peut-être ça le secret, de penser simplement qu'on a le beau rôle, de ne pas passer son temps à calculer qui fait quoi.
Presque aussi simple que la recette de steak à l'oignon. Voyez vous-mêmes : «on fait revenir du steak haché dans une poêle, beaucoup d'oignon dans une autre. Quand c'est bien revenu, on mélange, on ajoute une boîte de sauce tomate, du sel et du poivre. Je servais ça avec des patates pilées, c'était toujours une fête!»
Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?