Le sort de Bonté III: pendant ce temps à Napierville

Où se trouve Napierville? Cette information n'apparaît pas dans le livre d'Alain Poissant. En revanche, on y parle du monument aux patriotes qu'on trouve au coeur du village et du climat qui donne juste assez de chaleur pour deux récoltes de fourrage et une récolte de céréales par année. Avec ça, un cultivateur peut élever une quarantaine de vaches laitières et gagner de quoi manger ses trois repas par jour.
Le sort de Bonté III (Éditions du Sémaphore), comme tous les bons petits livres, se savoure plus qu'il se lit. Page après page, on reconnaît une qualité d'écriture d'une finesse discrète qui cherche à passer inaperçue. Certaines scènes ont tant de piquant qu'elles s'absorbent un mot à la fois.
Le roman d'Alain Poissant raconte une histoire d'amour qui n'en a pas vraiment l'air. Francis, le meilleur éleveur d'Holstein de Napierville, doit un jour se résigner à expédier Bonté III à l'abattoir. La vache, jusque-là une très bonne représentante de sa lignée, est arrivée au bout de son cycle utile. Peu après, Francis est frappé par une vision comme il s'en produit rarement dans une vie, une de ces visions profondes «qui allaient loin en arrière, là où la conscience n'a jamais accès, mais qui, paradoxalement, se révélaient être la substance même de la conscience, sa mise au monde, tout comme, sur les tableaux des grands peintres, ces taches noires qui ne sont pas des taches, mais de la lumière». Francis sent que sa vie va prendre une toute nouvelle direction.
Onze ans plus tôt, Graziella débute comme caissière dans une banque montréalaise. Premier jour de travail, hold-up, visite chez le psy. En attendant son tour dans le couloir, Graziella calcule. «Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, les voleurs étaient des hommes. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, les victimes étaient des femmes. Derrière les portes capitonnées des bureaux des banques, cent pour cent des gérants et des administrateurs de ci et de ça étaient des hommes.»
Évaluer la vie sous son aspect froidement statistique contribue parfois à dégager certaines vérités fondamentales. Sauf que le psy, un homme lui aussi, ne veut pas entendre parler de chiffres. Il veut savoir comment la victime se sent, si elle a peur, où elle situe sa peur sur une échelle de 1 à 10, comment elle réagira la prochaine fois, et ainsi de suite. Graziella se dit qu'après avoir été victime de l'argent, elle est maintenant victime de la psychologie.
Le fil du récit, comme pour ajouter de l'épaisseur au mystère dans lequel le livre baigne, ne suit pas un tracé linéaire. On dirait que l'auteur a passé le tracteur dans le champ des possibles. L'histoire apparaît par talles, comme les premières pousses au printemps.
Avant de vivre à Montréal, Alain Poissant a grandi sur une ferme à Napierville. Cela explique peut-être son goût pour les phrases courtes, concises, épurées, parfois un peu rudes. Et aussi cette remarquable économie des moyens.