Charles Roberge profite d'un moment de répit en juillet 2012 durant l'ascension du mont Gimli, dans le massif des Valhalla en Colombie-Britannique, pour se laisser photographier par son bon ami et partenaire de cordée Jasmin Fauteux.

Le sens de l'aventure

Presque sourd depuis sa naissance, Charles Roberge aurait pu laisser son handicap guider sa vie. Avec sa détermination peu commune, le jeune homme de Saint-Jean-Chrysostome a plutôt choisi de remplacer son ouïe défaillante par un autre sens : celui de l'aventure.
Roberge se souvient très bien du déclic. C'était en 2003. Aux nouvelles, on parlait du tragique décès de l'alpiniste Yves Laforest. L'aventurier venait de disparaître durant une expédition sur une rivière de l'Ouest canadien. À l'écran, les images d'archives rappelaient les exploits de celui qui était devenu en 1991 le premier Québécois à toucher le sommet de l'Everest.
Âgé de 13 ans, Roberge découvrait alors pour la première fois le toit du monde, dans l'Himalaya. Une passion «instantanée». «Je me suis mis à triper sur les montagnes», explique-t-il aujourd'hui, à l'âge de 23 ans.
Bien rangé dans la bibliothèque de sa chambre, parmi ses livres les plus précieux, le bouquin de Laforest L'Everest m'a conquis. Au dos de la couverture, le souhait un peu fou d'un ado de 14 ans rédigé à l'encre: «24 décembre 2004. Mon rêve est de faire le mont Everest - 8850 m.» Puis cette citation de l'explorateur Bernard Voyer. «Au sommet, rien ne sert à regarder plus haut, tout est à vos pieds.»
*****
Techniquement parlant, Charles Roberge est malentendant. Diagnostiqué vers l'âge d'un an et demi, il n'entend rien de son oreille droite, tandis qu'il lui reste 30 % d'audition de la gauche. Aujourd'hui, il porte un appareil pour être fonctionnel et il lit sur les lèvres.
En grandissant, il a dû apprendre à parler. Une tâche qui n'a pas été de tout repos, en particulier pour Normand et Nathalie. Mais les parents de l'attachant jeune homme ne sont pas peu fiers du résultat. «Je pense qu'on a fait une bonne job!» lance la mère de famille. Et pour cause. Discuter avec Charles est facile et à peine faut-il s'ajuster pour rapidement oublier son handicap.
Diplômé du cégep de Lévis-Lauzon en architecture, il travaille désormais comme arboriculteur. Un métier qui lui convient tout à fait et où il peut jumeler sa passion pour la nature à celle pour l'univers vertical.
*****
À 16-17 ans, à défaut de grosses montagnes à proximité, Charles se tourne vers l'escalade. Comme personne dans son entourage ne pratique l'activité, il s'en remet au forum du site Escaladequebec.com. Il y découvre une petite communauté prête à l'accueillir et à lui apprendre les rudiments. Malentendant ou pas. 
Il part ainsi grimper avec des inconnus qui sont depuis devenus des amis. Normand et Nathalie rigolent aujourd'hui en repensant aux premières escapades verticales de leur fils. «Tu vas grimper? Avec qui?» S'ils s'inquiétaient, ils ne l'ont pas fait sentir à Charles, qui n'a cessé de les impressionner par sa détermination. «Il ne se mettait pas de barrière», résume sa mère.
Fiston a ainsi progressé vers des objectifs plus sérieux sans jamais s'arrêter aux limites qu'aurait pu justifier son handicap auditif. «Il a dû démystifier sa condition, créer des liens de confiance», raconte Nathalie.
Une confiance indispensable quand on pratique un sport où la vie de ses partenaires est véritablement entre nos mains. Malgré les problèmes de communication, Charles a su démontrer que rien n'était impossible. C'est ainsi qu'il a développé avec ses compagnons de cordée une communication «par coups de cordes». 
Un code morse en version ultrasimplifiée pour les manoeuvres essentielles en paroi. Et ça marche très bien. Tellement que le grimpeur, qui n'a jamais vécu d'incident, croit qu'il est encore plus en sécurité de cette façon que s'il avait la capacité de pouvoir se fier aux sons.
*****
Des Rocheuses aux Alpes - il a fait le mont Blanc en 2009 -, Roberge poursuit son rêve vers les plus hautes cimes. Des aventures qu'il finance avec tout ce qu'il gagne et en ayant un train de vie modeste. 
Test majeur en juin dernier, il s'est attaqué avec succès au McKinley (6194 m), en Alaska, le toit de l'Amérique du Nord. Une aventure encore préparée grâce au Web. Cette fois, Roberge s'est fait de nouveaux amis, deux Américains, en cherchant sur Summitpost.org des partenaires pour réaliser l'expédition de manière autonome.
Un défi où il a aussi dû contourner la barrière de la langue. Pendant les deux semaines sur la montagne, Roberge aurait aimé pouvoir se débrouiller un peu mieux en anglais. «Je me suis un peu senti seul par moment. Quand l'euphorie du départ tombe, tu penses à ceux que tu aimes et que tu as laissés derrière...» La famille - il a une soeur, Laurie -, la blonde, les amis et les partenaires de grimpe, tous ceux qui ont permis à Charles de se dépasser au fil des ans. Des gens qu'il remercie au plus haut point.
Mais l'appel de l'aventure est plus fort que tout. Roberge ne sait pas quand ni où, mais il repartira. En attendant, il s'amuse dans Charlevoix et dans Portneuf, sur la roche et la glace.
Et l'Everest? «Ça m'attire encore, mais il y a beaucoup de monde là-bas de nos jours», regrette le grimpeur. Après avoir laissé transparaître une hésitation, il se corrige. «L'Everest? Avant 2020. Avant d'avoir 30 ans!»
Un ambassadeur d'exception pour MEC
En prévision du repositionnement de sa marque en septembre dernier, Mountain Equipment Coop s'était mise à la recherche cet été d'ambassadeurs qui sauraient motiver la population au pays à être active en plein air. Sans trop y réfléchir, Charles Roberge a envoyé sa candidature au concours grand public. «Le plein air m'inspire.» «J'avais de bonnes photos!» a simplement justifié Roberge, qui a finalement été l'un des quatre gagnants au pays, le seul en provenance du Québec. Car les images étaient bonnes, certes, mais le parcours d'exception du résidant de Saint-Jean-Chrysostome était encore plus remarquable. «On a reçu plein de belles histoires, mais celle de Charles était vraiment touchante», a souligné Noémi Labelle, directrice du marketing et des communications au Québec pour MEC. Malentendant depuis sa naissance, Charles ne s'est jamais laissé ralentir par son handicap pour vivre des aventures en nature. Un modèle de persévérance inspirant. Le grimpeur de 23 ans a été choisi parmi les 1645 candidatures reçues, dont 353 du Québec.