Tahar Rahim, qui partage la vedette avec Bérénice Bejo dans Le passé, louange la force du cinéma d'Asghar Farhadi. «Il y a tous les thèmes propres à l'humain et aux relations humaines. C'est très rare, dans un film, que le spectateur a conscience de l'état psychologique des personnages et que ceux-ci ont conscience de leur propre état psychologique», raconte l'acteur.

Le passé: un air de famille

Deux ans après le succès retentissant d'Une séparation, Asghar Farhadi est débarqué à Cannes avec le magnifique Le passé. Sa présentation a ébloui la Croisette. Cinq mois plus tard, le brillant réalisateur, affable, souriant et flanqué de son interprète, s'est entretenu avec Le Soleil, lors de son passage au festival de Toronto (TIFF), sur le poids des souvenirs, l'universalité des sentiments humains et de son Oscar...
Un autre aurait pu prendre ombrage que le retentissement de La vie d'Adèle (Kechiche) et sa palme d'or ait relégué Le passé au second plan à Cannes. Pas Asghar Farhadi. «C'était une décision collective du jury. Il faut accepter les règles. Si c'était mon film qui avait gagné, les autres auraient fait de même.»
De toute façon, le jury n'allait pas le laisser repartir les mains vides puisqu'il a décerné à Bérénice Bejo le Prix d'interprétation féminine. L'actrice (The Artist) était éclatante et vibrante dans son rôle de mère au centre d'une tempête familiale. «Asghar Farhadi, je t'aime tellement. Pour tout ce que tu m'as donné pour ce film», a-t-elle balbutié, en pleurs, en recevant son prix.
«Nous avons passé plus de temps ensemble que seulement sur le plateau, notamment avec les répétitions, explique Asghar Faradhi. Ce n'est pas la façon habituelle de travailler en France. Nous étions comme un groupe et nous étions tous très liés. Plus que des collègues, nous étions des amis, une famille.»
Très différentes de celle du film, qui met en scène des personnages aux prises avec le doute, les secrets et des choix difficiles à assumer. Marie (Bejo) attend l'arrivée d'Ahmad (Ali Mossafa), parti depuis quatre ans, pour divorcer. Il s'entend bien avec Lucie (Pauline Burlet), la fille aînée de Marie, qui accepte mal la liaison de sa mère avec Samir (Tahar Rahim). La tentative de médiation d'Ahmad va lever un voile sur un lourd secret...
Le passé traite donc une fois de plus d'une séparation, mais aussi et surtout du microcosme familial comme révélateur social. Et le titre évoque le poids de tout ce qui nous précède au quotidien dans chacune de nos actions.
«Pour plusieurs, le passé est comme une ombre qui obscurcit nos relations. Parfois, c'est ce qui empêche les gens d'aller de l'avant. Et quand ils le font, c'est plutôt qu'ils s'enfuient. Les gens ne sont pas capables de faire la paix avec le passé parce que le prix à payer est élevé. En réalité, il n'y a pas de passé, que des souvenirs. Consciemment ou inconsciemment, nous censurons parfois ceux-ci. Que nous convertissons en nostalgie. Or, ce n'est plus la réalité de ce qui s'est passé. C'est un réflexe de survie», soutient-il en laissant son repas refroidir, préférant attendre la fin de l'entrevue, par politesse.
Iranien dans l'esprit
On a dit que Le passé était un film iranien dans son esprit. Il a d'ailleurs été choisi par l'Iran comme candidat au meilleur film en langue étrangère aux Oscars (il n'a malheureusement pas été retenu dans la courte liste). Un choix critiqué au pays des Imams par les conservateurs parce qu'il a été produit en France, avec un financement français et que le personnage d'Ahmad  «aurait pu venir de n'importe quel autre pays».
Le réalisateur rétorque qu'il ne choisit pas où il tourne ses films, c'est le sujet qui l'impose. «La grande différence entre l'Iran et la France, c'est que je disposais de plus de moyens techniques. En France, vous avez aussi plus de liberté, sous toutes ses formes. Mais je suis quand même demeuré fidèle à ma façon de travailler.»
Il croit d'ailleurs que Le passé aurait pu être réalisé en Iran, avec des différences mineures. «Quand on aborde les émotions, il y a peu des choses qui changent. Les couples se séparent aussi en Iran, même si ce n'est pas officiel.»
En abordant deux fois de suite une séparation, on pourrait croire qu'Asghar Faradhi puise son inspiration dans l'amour et les coeurs brisés. Ce sont plutôt les relations compliquées entre les membres d'une famille qui le fascinent. «La famille est un prototype de la société.»
La richesse thématique de ses films ainsi que la capacité pour le spectateur de s'identifier au propos épatent Tahar Rahim, qui joue Samir dans Le passé. «C'est tellement universel que tout le monde peut y retrouver un peu de soi. Il y a tous les thèmes propres à l'humain et aux relations humaines. C'est très rare, dans un film, que le spectateur a conscience de l'état psychologique des personnages et que ceux-ci ont conscience de leur propre état psychologique. Je ne sais pas comment expliquer ça, mais c'est très très fort.»
Cette force rare explique qu'on ait couronné Une séparation (2011) de nombreux prix, dont un Oscar. «Ça n'a rien changé dans ma vie personnelle, avec ma famille, mes amis, prétend Asghar Faradhi. Mais sur le plan professionnel, j'ai maintenant un plus grand auditoire international. J'ai plus de propositions en Europe et aux États-Unis, mais je tente de poursuivre mon propre chemin avec des histoires qui me plaisent. Je devrais tourner mon prochain film d'ici deux ans, soit en Iran ou ailleurs. Ça dépendra de l'histoire que je choisis...»
<p>Asghar Farhadi et son directeur photo Mahmoud Kalari en tournage</p>
Tahar Rahim : le plaisir de l'abandon
Tahar Rahim est un des acteurs qui montent en France, notamment en raison de son doublé inédit de Césars pour Un prophète (Jacques Audiard, 2009). Un jeu sensible, une présence remarquable et une belle gueule ténébreuse lui ont donné bonne réputation. Une visibilité qui a encore augmenté avec son rôle tragique dans Le passé. Le Soleil s'est entretenu avec lui lors de son passage au Québec sur son rôle, mais aussi le soin maniaque qu'apporte Asghar Farhadi à sa réalisation.
Samir est coincé dans un dilemme amoureux presque insoluble, estime l'acteur de 32 ans. Sa femme est dans le coma après une tentative de suicide. Père d'un petit garçon, il tente de refaire sa vie avec Marie (Bérénice Bejo), une mère monoparentale maintenant enceinte de lui.
Même si la réalité du couple reconstitué est assez commune, Asghar Faradhi voulait tellement s'assurer que ce rôle, comme les autres, soit unique, qu'il a décortiqué tous les costumes et coiffures de Rahim dans ses films précédents pour être certain de ne pas les reproduire. Ce qui n'était pas pour lui déplaire. «Tu te dis que c'est sûr et certain que ce qu'on va faire, je ne l'ai jamais fait avant. Je vais explorer quelque chose de neuf.»
La direction d'acteurs minutieuse de Farhadi a aussi saisi Tahar Rahim. «Il est très précis. Ça n'a rien à voir avec tous les autres [réalisateurs]. C'est une chorégraphie, presque un ballet qu'il dirige. On peut discuter autant qu'on veut avant le tournage, mais après, c'est fermé : on fait ce qu'on a dit. Ce n'est pas un despote... mais il peut te donner 40 indications pour une scène», explique-t-il.
Ces nombreuses répétitions antérieures au tournage ont permis à Rahim de nouer des liens avec sa partenaire de jeu. «Du coup, le jour où je suis arrivé sur le plateau, je connaissais très bien Bérénice, suffisamment pour se faire absolument confiance. C'était très agréable de jouer ensemble.»
Une méthode qui, «bizarrement», lui a également offert un espace de liberté. «Parce que je n'avais qu'à remplir mon travail d'acteur. Je ne pensais plus au reste, j'exécutais. Accepter un abandon comme ça, ce n'est pas donné à tout le monde. [Mais] c'est son style.»
Le passé prend l'affiche le 31 janvier.