Jacques Chapdelaine, entraîneur-chef des Alouettes de Montréal

Le parcours en détours de Chapdelaine

Premier entraîneur-chef francophone en 60 saisons de la Ligue canadienne de football, cet ex-receveur de passes n'a pas suivi un tracé en ligne droite. Détours et chemins de traverse ont mené Jacques Chapdelaine à la tête des Alouettes de Montréal, à qui il espère redonner leurs lettres de noblesse à compter du match inaugural de jeudi. Voici le parcours fascinant de celui qui a jadis été pilote du Rouge et Or de l'Université Laval et... représentant pharmaceutique.
«C'est facile d'être amer, à court terme», admet sans détour Jacques Chapdelaine, à propos de son renvoi du poste d'entraîneur-chef du club de football de l'Université Laval.
C'était en 2000, décembre. Malgré une élimination inattendue en finale de conférence, le Rouge et Or de Chapdelaine venait quand même de connaître une saison régulière parfaite de huit victoires. Après avoir gagné le championnat canadien universitaire l'année précédente, Coupe Vanier soulevée pour la première fois de l'histoire par une formation francophone.
«Personne n'aime se faire dire qu'on n'a plus besoin de toi, c'est notre nature humaine. Mais après les émotions passées, tu regardes derrière et tu te dis que c'est peut-être arrivé pour une raison. Pendant qu'une porte se fermait, une autre s'est ouverte», analyse celui dont le départ de Québec a mené à une deuxième chance dans les rangs professionnels. Il amorce maintenant sa 17e campagne de coach de la LCF, 16e depuis son départ de l'UL.
Jacques Chapdelaine avec le chandail des Cougars du Collège Champlain de Lennoxville
Chapdelaine accueille Le Soleil au quartier général des Alouettes, dans la métropole. Avant de s'asseoir une heure dans la petite salle dénudée, il met le nez dehors pour humer cette première vraie journée de printemps de la mi-mai. Le lendemain, il quittait les bureaux «antinucléaires» du Stade olympique - lire sans fenêtre -, pour un mois de camp présaison dans sa ville natale de Sherbrooke, à l'Université Bishop's.
Son mandat n'est pas mince : relancer une équipe dont la dernière Coupe Grey remonte à 2010, mais surtout redonner aux amateurs de football de Montréal et du Québec cette fierté perdue pour leurs Oiseaux.
Les fondations de l'immeuble ont été coulées dès l'automne passé. Sa promotion aux deux tiers du calendrier 2016 s'est soldée par quatre gains et deux revers, bilan positif malgré une exclusion des éliminatoires.
L'avenir réserve-t-il aux Alouettes une première saison régulière gagnante depuis 2012? Chapdelaine y croit. Mais l'homme de 55 ans a appris que «ta vie suit un certain plan» sur lequel le pouvoir de l'individu demeure partiel.
«Tu vas prendre des décisions qui vont te mener à ce que tu perçois comme des insuccès, sur le coup. Mais peut-être que c'était fait pour te mener à autre chose», philosophe-t-il. «On regarde souvent le bout de notre nez, mais au cours des semaines, des années, on acquiert plus de perspective et on comprend que notre destin est guidé par quelqu'un d'autre, quelque chose d'autre», explique-t-il, confiant entretenir «une certaine foi chrétienne».
Ce même destin qui l'a chassé du Québec en 2000. Puis l'y a ramené l'an dernier, d'abord comme entraîneur des receveurs des Alouettes, après un nouvel exil de 15 ans dans l'Ouest canadien. Élan de la providence qui l'avait d'abord fait atterrir à Vancouver à seulement 18 ans, ville qu'il adoptera et où il possède encore une maison.
Rocket, Gretzky et cie
Cette grande ligne directrice le plongea aussi dans le désarroi professionnel, au tournant de sa trentaine. Après deux ans à conjuguer les postes de directeur des services récréatifs et de coordonnateur offensif des Gaiters à Bishop's, tâches qui l'obligeaient à gérer à la fois l'attaque sur le terrain et les réserves de bière dans les estrades, Chapdelaine saute sur la première offre de la LCF.
«Je suis allé trop vite. J'ai été trop ambitieux», admet-il 25 ans plus tard, à propos de la campagne 1992 à Toronto. Saison de misère pour les Argonauts, malgré la présence de Bruce McNall, Wayne Gretzky et John Candy comme propriétaires et de l'explosif Raghib «Rocket» Ismail sur le terrain. Fiche de 6-12, tout le personnel est congédié.
Perdu au beau milieu de l'Ontario avec son épouse Kim, leurs trois jeunes enfants et sans argent, «je ne voulais plus coacher. J'avais mis la sécurité de ma famille en péril. Ç'a été vraiment pénible», révèle-t-il aujourd'hui.
Très bon athlète, Jacques Chapdelaine a gardé les buts au hockey.
«J'avais un diplôme de kinésiologie à une époque où le monde ne savait pas c'était quoi, la kinésiologie! Alors j'ai pris mon diplôme de sciences et je suis devenu représentant pharmaceutique.» À Calgary, d'où Kim est originaire.
Job beaucoup plus stable, et beaucoup plus plate à son goût. Des heures dans les salles d'attente des cliniques pour avoir cinq minutes avec un médecin et lui servir «ton discours en canne».
Une semaine comme entraîneur invité au camp des Stampeders aux côtés des Wally Buono et John Hufnagel, en juin 1993, le persuadera d'avoir fait le mauvais choix.
Jacques Chapdelaine en action avec les Cougars du Collège Champlain de Lennoxville
«À la fin de cette semaine-là, en rentrant chez nous, j'ai pleuré. Je me disais que ça n'avait pas d'allure à quel point le football me manquait. Et c'est drôle comment les choses arrivent, mais ça s'est mis à mal aller avec la compagnie pharmaceutique. Cette porte-là s'est refermée... sur mes doigts! J'ai ensuite rappelé à Bishop's et ils m'ont repris.»
Coupe Vanier et Coupe Grey
Quatre ans plus tard, en 1997, il débarquait à l'Université Laval aux commandes d'un programme encore naissant auteur jusque-là d'une seule victoire officielle.
«À mon arrivée avec le Rouge et Or, on répétait toujours à nos jeunes : "C'est correct d'être déçus, mais pas d'être découragés." C'est aussi ça que j'ai dit aux joueurs des Alouettes, l'an passé», résume le détenteur de cinq bagues de championnats, dont quatre à titre de coach.
Chapdelaine demeure en outre le seul entraîneur-chef gagnant d'une Coupe Vanier à avoir aussi inscrit son nom sur la Coupe Grey comme entraîneur. Lors de ses trois triomphes dans la LCF, il était adjoint. La saison 2017 s'avère sa première véritable porte ouverte comme entraîneur-chef chez les pros.
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La balade du fils du bijoutier
Olivier Bossé
obosse@lesoleil.com
MONTRÉAL - Au hockey, on lui a préféré Corrado Micalef. Au baseball, Branch Rickey III voulait le recruter. Mais c'est de sa passion du football que Jacques Chapdelaine a fait un métier.
Il a aussi excellé sur la piste d'athlétisme. Très actif dès son jeune âge, aucun sport ne lui résistait. Il avait de qui tenir : sa mère, Gabrielle, a joué au volleyball jusqu'à 70 ans. Sa soeur, Louise, aînée de huit ans, est devenue éducatrice physique et a été la première femme entraîneuse d'une équipe masculine de hockey à Sherbrooke, des atomes. Excellent joueur de balle, son oncle Jules lui relatait les exploits de Jackie Robinson et de Roy Campanella.
« Mon père était moins dans le sport compétitif, mais il m'a toujours appuyé », insiste-t-il. Célestin Chapdelaine travaillait comme artisan bijoutier. Il sertissait des diamants et montait des bijoux ornés de pierres précieuses dans son atelier longtemps logé au sous-sol du domicile familial. Boulot super méticuleux rempli de mouvements ultraprécis.
« Quand on se lançait au baseball, mon père était mon receveur. Sauf qu'attraper la balle faisait enfler ses doigts et ça devenait difficile pour lui de travailler après, alors il n'aimait pas ça. Mais il le faisait quand même », laisse-t-il tomber, dans un mélange de nostalgie et de reconnaissance.
Maman était adjointe administrative. Et ne voyait pas d'un bon oeil que fiston s'intéresse à un sport aussi prompt aux blessures que le football. Mais était-ce l'attrait de l'équipement, similaire à celui de gardien de but qu'il avait déjà adopté au hockey ? Le jeune Jacques a commencé au poste de joueur de ligne offensive, dans un camp d'été, vers 12, 13 ans.
Plus habile d'avant...
C'est toutefois au cégep que Chapdelaine s'est mis au football sérieusement. Peu de temps avant, les Castors de Sherbrooke en avaient fait un choix de sixième ronde (54e sélection) au repêchage du hockey junior majeur de 1977. Il a toutefois été retranché au profit de Corrado Micalef, plus tard portier dans 113 matchs de la LNH avec Detroit.
Une porte qui se ferme, une autre qui s'ouvre, comme il aime à penser. Des chums jouaient déjà au foot, au Collège Champlain de Lennoxville. Ses habiletés à la course l'ont persuadé de pouvoir « courir assez vite pour au moins ne pas me faire frapper trop fort ». 
Il approche donc l'entraîneur des Gaiters d'alors, Tom Allen, pour demander d'occuper un poste de demi défensif. Lui qui n'avait jamais joué au football à proprement parler. « J'ai dû mentir un peu... Mes amis m'avaient dit de dire demi défensif comme position, mais je n'avais aucune idée ce que ça faisait sur un terrain ! Le lendemain, à mon premier l'entraînement, je me suis rendu compte que je n'étais pas aussi habile à courir de reculons que d'avant. L'année suivante, je suis devenu receveur. »
Les Gaiters ont gagné le Bol d'or collégial en 1979, au Stade olympique. Saison où Chapdelaine a cumulé 738 verges sur réception durant le calendrier régulier, performance encore au 24e rang chez les receveurs dans l'histoire du circuit collégial québécois, 38 ans plus tard.
Le ballon ovale avant tout
Sur le losange, le jeune homme impressionnait aussi par sa rapidité sur les sentiers. Un certain Branch Barrett Rickey, troisième du nom, petit-fils du directeur général des Dodgers de Brooklyn qui a embauché Jackie Robinson et alors membre de l'organisation des Pirates de Pittsburgh, s'est assis dans le salon des Chapdelaine pour tenter de convaincre l'arrêt-court des Athlétiques de Sherbrooke. En vain.
Des cartes de Jacques Chapdelaine dans l'uniforme des Alouettes de Montréal et des Tigers-Cats de Hamilton. L'ancien entraîneur du Rouge et Or a également joué pour Calgary et la Colombie-Britannique.
Le ballon ovale prenait déjà le dessus sur tout le reste. Après un flirt avec des universités américaines - visite à Springfield College, lettre de refus de l'Université du Wisconsin -, il s'exile à l'autre bout du Canada. Il n'a pas encore 19 ans.
Pour jouer contre des équipes américaines, en NAIA, avec le Clan de l'Université Simon Fraser. Endroit bien en vue des clubs de la Ligue canadienne, où il jouera ensuite sept ans pour récolter 2026 verges sur réception. Comme tout est dans tout, il reviendra à SFU en 2014 pour diriger le Clan durant une saison.
« Avant de partir pour l'Ouest la première fois, mon seul autre voyage d'avion avait été à Sept-Îles, pour jouer au hockey », se rappelle-t-il. Un deuxième vol qui a ni plus ni moins défini le reste de sa vie. Ce moment lui laissera une empreinte indélébile.
« Encore aujourd'hui, chaque fois que j'atterris à Vancouver, le souvenir de ma première arrivée me revient et je me retrouve en 1980 ! L'aéroport n'est pas loin du fleuve Fraser et avec les nombreuses scieries, il flotte toujours une odeur de cèdre mêlée à l'humidité marine du Pacifique.
« Qui aurait pensé qu'un petit gars de Sherbrooke se serait retrouvé à Vancouver pour jouer au football aux États-Unis, rencontrer une fille de Calgary et qu'ils auraient trois enfants, une née à Montréal, le deuxième à Burlington, en Ontario, et le troisième né à Sherbrooke », confie Chapdelaine, replongeant avec plaisir dans ses souvenirs.