Paul-André Comeau, directeur du laboratoire d'études sur les politiques publiques et la mondialisation de l'ENAP, estime que trop souvent le Québec s'inspire de ce qui se fait ailleurs lorsque les problèmes surgissent, et non pas dans une optique préventive.

Le monde, un labo pour le Québec

Dans une série d'articles hebdomadaires, Le Soleil vous présentera quelques chercheurs et experts de l'École nationale d'administration publique (ENAP) qui oeuvrent à rendre l'administration publique plus efficiente et travaillent à ce qu'elle réponde davantage aux besoins de la collectivité.
Si l'administration publique québécoise devrait s'intéresser à ce qu'il se passe à l'étranger, c'est «parce que nous n'avons pas les moyens, en tant qu'État de petite taille, de refaire les expériences faites par d'autres sociétés, et nous devons nous inspirer de ce qui a été tenté et réussi ailleurs», dit d'emblée Paul-André Comeau, directeur du laboratoire d'études sur les politiques publiques et la mondialisation de l'ENAP.
Selon cet expert, il faut voir l'étranger comme un laboratoire pour le Québec, qui devrait analyser exemples et contre-exemples afin de rendre plus efficiente son administration publique à la lumière des politiques menées par des sociétés comparables.
«L'administration publique doit être comparative pour mieux assumer les besoins de la société dans toute leur complexité», insiste-t-il.
Le Québec devrait donc avoir des indicateurs de bord sur un certain nombre de sociétés jugées comparables et qui pourraient servir de modèles, indicateurs qui seraient surveillés constamment par l'administration publique.
Le problème au Québec, «c'est que la comparaison ne se fait qu'à l'occasion, surtout quand les problèmes surgissent, et non pas dans une dimension organisée, prospective et préventive», regrette M. Comeau.
Il y va d'un exemple. «Au début des années 2000, les dirigeants finlandais avaient un objectif en tête, soit assurer et maintenir la productivité du pays. Pour cela, il fallait absolument tirer profit de l'expérience des cheveux gris», explique-t-il.
La Finlande a donc mis en place une série de mesures incitatives pour que ces retraités restent sur le marché du travail : incitatifs financiers certes, mais aussi modulation du temps de travail, mesures sociales, programmes de mentorat, etc.
«Et les résultats sont positifs après une décennie», constate M. Comeau. «Non seulement la Finlande a réussi à maintenir sa productivité, mais est parvenue à retarder la moyenne d'âge du départ à la retraite. Les effets économiques ont été importants et la population a contribué à l'effort national», dit-il.
«Nous, tout ce que nous avons fait, c'est modifier le régime des rentes du Québec sans prendre des mesures sociales connexes... Sans être un échec, ça n'a pas conduit à l'amélioration de la situation. On a attaqué le problème sous l'angle de la valeur financière des pensions, alors qu'il y a aussi une dimension sociale très importante considérant que la population québécoise est vieillissante», ponctue-t-il.
Mais s'inspirer ne veut ni dire copier ni transposer bêtement, «il ne faut pas voir dans l'expérience réussie des autres un mode d'emploi, mais un éveilleur», termine-t-il.
Gestion à l'interne
Avoir un oeil à l'étranger, suivre ce qu'il se passe à l'échelle internationale permet au Québec de mieux se gérer à l'interne mais aussi de mieux gérer son positionnement international, une dynamique très importante selon un autre expert, Stéphane Paquin, professeur à l'ENAP et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie politique internationale et comparée.
«Il y a de plus en plus de traités internationaux qui ont des impacts», dit-il, citant l'accord de libre-échange Canada-Europe négocié en ce moment et qui devrait déboucher sous peu.
«Si l'accord est conclu, il y aura des impacts majeurs sur le Québec», indique-t-il. «Par exemple, les entreprises européennes pourront répondre aux appels d'offre du gouvernement du Québec et des municipalités, sous certaines réserves; il ne sera donc plus possible de favoriser les entreprises québécoises, ce qui engendrera donc plus de concurrence et probablement une baisse des prix et de la collusion. En contrepartie, le Québec aura accès au plus grand marché du monde avec 500 millions de consommateurs», remarque-t-il.
L'administration publique doit donc s'intéresser à tous ces impacts, nombreux, complexes, parfois d'apparence négative, pour devenir un joueur clé et tirer son épingle du jeu.
Cette acuité du Québec connaît parfois des lacunes, «comme dans le cas des surplus énergétiques qui ne seront pas vendus, ou vendus à perte aux États-Unis qui vont de plus en plus vers une autonomie énergétique avec la révolution des gaz de schiste», explique le professeur. «On aurait dû prévoir, parce que c'était prévisible», clame-t-il.
Le regard posé sur ce qu'il se passe à l'étranger doit porter sur une multitude de sujets : commerce, politique, mais aussi santé publique, changements climatiques, terrorisme...
«Sur la question des changements climatiques, le Québec se démarque clairement du Canada et cela affecte positivement notre image à l'international, ce qui favorise l'exportation des technologies et du savoir-faire», souligne-t-il.
Être un joueur international est aussi une question d'image et de force d'influence. Être au fait de ce qui se passe ailleurs peut mener le Québec à influencer la position canadienne.
«Et ça marche. Le non de Jean Chrétien à la guerre en Irak, c'était un non motivé entre autres par la peur des réactions au Québec...», laisse-t-il tomber.