Le mirage: miroir, miroir...

Le mirage est un moment fort de notre cinématographie récente. Le film de Louis Morissette (scénario) et de Ricardo Trogi (réalisation) ne sera pas présenté au Festival de Cannes. Pas grave. Il n'en est pas moins remarquable, dépeignant avec acuité la chute d'un homme ordinaire qui saborde sa vie après avoir poursuivi sans relâche l'illusion d'une existence modèle que les vendeurs de rêve font miroiter.
Christine Beaulieu dans <em>Le Mirage</em>, de Ricardo Trogi.
<p>Louis Morissette et Julie Perreault, dans <em>Le Mirage</em> de Ricardo Trogi</p>
Morissette se glisse dans la peau de Patrick, un quadragénaire en crise de couple, financière et sexuelle. De l'extérieur, il maintient l'impression qu'il a tout pour être heureux. Mais sa femme Isabelle (Julie Perreault) est en dépression, ils ne font plus l'amour et il croule sous les dettes. Patrick masque son mal de vivre en surconsommant, pour meubler une maison que le bonheur a quittée il y a longtemps. D'autant que l'herbe a l'air plus verte chez leurs meilleurs amis (Christine Beaulieu et Patrice Robitaille).
Le mirage fait le pari que le spectateur va se reconnaître. En tout ou en partie. Si ce n'est pas lui, ce sera dans son entourage. Ce couple qui reste ensemble pour les enfants. Cette amie malheureuse dans son travail, mais qui continue parce que c'est payant. Ce collègue qui cherche un exutoire dans la bouteille... Dans Le mirage, Patrick se console avec la porno, mais c'est quand il va essayer de transposer ses fantasmes dans la réalité qu'il va tout gâcher.
Pour des raisons scénaristiques évidentes, Morissette a poussé la détresse de Patrick à l'extrême. Sauf qu'il a réussi à éviter le piège de la caricature. Il réussit également, de façon très habile, à amener le spectateur à un endroit où il ne veut pas nécessairement aller. Le mirage commence comme une franche comédie (un peu vulgaire, d'ailleurs), mais le long métrage glisse peu à peu dans le drame. 
Ce qui fait toute sa force. Avec l'inévitable question en corollaire : pourquoi on fait tout ça? Pourquoi chercher le bonheur dans l'avoir plutôt que dans l'être? Morissette n'est pas Bergman ou Woody Allen quand il réfléchit sur le sens de la vie, mais il pose les bonnes questions, tout en évitant le ton moralisateur.
<p>Louis Morissette et Christine Beaulieu dans <em>Le Mirage</em>, de Ricardo Trogi</p>
Plusieurs jours après la projection, le film m'habite encore. Je soupçonne que mes collègues, ma blonde et ma famille ont hâte que j'arrête d'en parler. Mais tous ont maintenant hâte d'aller le voir.
Car la force du scénario décapant de Morissette repose sur son ultraréalisme et le sentiment d'identification (sans que ce soit trop forcé). Mais la réalisation de Trogi nous offre quelques moments d'onirisme - la séquence «tournante» sur Fake Plastic Trees de Radiohead qui fait basculer le film dans le drame - qui font entrer l'oeuvre dans un réel univers cinématographique.
Le cinéaste originaire de Québec n'a pas l'originalité d'un Dolan ou d'un Vallée. Sauf qu'il compte sur une redoutable maîtrise technique de son médium. Quelques plans-séquences particulièrement réussis sont là pour le prouver, de même que l'utilisation du ralenti avec la musique, un élément-clé de sa signature, qu'il a réussi à imprimer sur le canevas proposé par Morissette. Ce dernier n'a pas manqué son coup avec ce premier essai, qui m'a agréablement surpris par sa description parfois féroce de l'idéal petit-bourgeois.
Le cinéma québécois peine la plupart du temps à offrir une finale satisfaisante. Pas Le mirage, qui nous offre une fin conséquente et suffisamment allusive pour que le spectateur puisse s'interroger et tirer ses conclusions.
Une belle réussite.
=> Au générique
Cote : *** ½
TitreLe mirage
Genre : comédie dramatique
Réalisateur : Ricardo Trogi
Acteurs : Louis Morissette, Julie Perreault, Christine Beaulieu, Patrice Robitaille
Salles : Beauport, Clap, Des Chutes, Lido et Sainte-Foy
Classement : 13 ans +
Durée : 1h41
On aime : la réalisation maîtrisée, la trame sonore, l'efficacité du scénario, la fin
On n'aime pas : une certaine grossièreté gratuite