Après une pause forcée de six mois, le navigateur Sylvain Fortier se prépare à reprendre la mer pour son tour du monde. Le Québécois a retrouvé le Loréline la semaine dernière près de Cabedelo, au Brésil, où il complète les réparations au mât du voilier de 30 pieds.

Le marin qui plantait des arbres

Normalement, les choses ne pouvaient pas vraiment se compliquer davantage. À une trentaine de miles nautiques au large du Brésil, le voilier de Sylvain Fortier venait de démâter. Zen et «paisible» malgré l'adrénaline qui surchargeait son système, le navigateur solitaire comprenait le sérieux de la situation. Porté par l'urgence du moment, il était loin de se douter que sa situation deviendrait encore plus précaire.
Fortier est parti de Québec en juin dernier. À l'horizon du résidant de Sainte-Foy, l'imposant Challenge vert autour du monde, un périple de 40 000 miles nautiques pendant lequel le navigateur envisageait de planter des arbres sur cinq continents, à vélo. Sa façon de se dépasser, mais aussi de «manifester pacifiquement» contre les inégalités dans le monde et de promouvoir la cause environnementale.
Deux traversées de l'Atlantique plus tard, des arbres ont ainsi été plantés en France (Europe), au Sénégal (Afrique) et au Brésil (Amérique), depuis le départ de Québec. L'idée de la plantation vient de voyages précédents au Sénégal, toujours à la voile, en 2008 et en 2010. De petits gestes, croit Fortier, qui peuvent inspirer de plus grands changements.
C'est que le diplômé en sociologie a pu apprécier à chacune de ses visites en Afrique la richesse du cadeau offert aux gens de la place. «Encore aujourd'hui, les habitants prennent le thé sous mes arbres», s'enthousiasme le sympathique Québécois de 37 ans.
*****
Fortier se rappelle en détail l'avarie survenue en octobre. Il en rigole, même si l'incident a engendré un long hiatus au Challenge, forçant un retour à Québec pour quelques mois. Rencontré la semaine dernière à la résidence familiale de Sainte-Foy, la veille de son départ pour le Brésil, le marin s'était refait une santé. Il avait aussi renoué avec sa famille et ses nombreux amis. Il avait donné des conférences - il devrait participer au circuit des Grands Explorateurs à son retour -, et il avait fait fabriquer les pièces introuvables dont il avait besoin pour reprendre la mer.
Quand le mât du Loréline est tombé, les conditions étaient loin d'être difficiles, avec un vent de 15 noeuds et une houle d'environ 2 mètres. Un bris que le Québécois attribue à «des microfissures». Le voilier, un Sigma de 30 pieds, avait pourtant été inspecté avant le départ de la côte brésilienne. Surtout que Fortier s'attaquait à sa plus longue traversée en carrière, jusqu'en Australie.
Trois mois en mer à suivre les vents et les courants dominants en direction est, à affronter les Quarantièmes hurlants, avec ses vagues potentielles de 40 à 50 pieds. Du jamais-vu pour le Québécois. «De la grosse mer», simplifie celui qui navigue depuis l'âge de 23 ans, et qui a maintenant quatre traversées de l'Atlantique à son actif comme skipper. «Ça m'intrigue...» lâche avec calme Fortier, le regard brillant, à propos de ce périlleux passage qui l'attend encore.
*****
Sans mât, mais sans panique, Fortier était convaincu qu'il arriverait à se sortir seul de sa fâcheuse situation. «Mais oui, ç'a été dur!» Car les problèmes se sont succédé. Une fois le gréement ramassé autant que possible, le marin a naturellement démarré le moteur pour revenir au Brésil. Curieusement, celui-ci a connu des ratés et est vite devenu inutilisable. Seule autre solution, utiliser l'annexe et son minimoteur pour faire avancer le voilier, par contact.
C'est en faisant cela que le skipper a constaté, entre deux vagues, que des haubans - ces câbles d'acier qui soutiennent le mât - s'étaient enroulés autour de l'hélice du voilier. Le Québécois a alors plongé pour décoincer le tout. À sa quatrième ou cinquième plongée, en mettant la main sur l'hélice - évidemment - arrêtée, pour se stabiliser dans la houle, Fortier s'est coupé profondément au petit doigt gauche. Le travail sous-marin était fini. «Je me suis dit que j'avais versé ma goutte de sang pour les requins!»
De retour à bord, blessé, l'aventurier a constaté finalement qu'en utilisant son enrouleur tordu par la chute du mât, il pouvait placer son génois de manière à avoir une petite voile fonctionnelle. Assez en tout cas pour revenir à terre. Trois ou quatre heures d'efforts après le début de l'incident, le lent retour était enfin amorcé...
*****
C'est le médecin du navigateur qui a fini par convaincre Fortier de rentrer à Québec. Après s'être «recousu» à la Krazy Glue en mer comme on le lui avait conseillé, Fortier croyait que sa blessure au doigt n'était pas si grave. Sauf que le tendon était à réparer. À distance, alors que les semaines filaient au Brésil en prévision d'un retour en mer, le «doc» envoie un message clair à son ami: «Sylvain, tu perds ton doigt!»
La chirurgie avait assez attendu. Après avoir consulté sur place, le Québécois a finalement décidé de mettre toutes les chances de son côté et est revenu au pays en décembre. Avant Noël, il passait sous le bistouri. Au moment de regagner le Brésil, Fortier n'était plus ennuyé par son doigt, si ce n'est qu'il avait perdu - définitivement - un peu de mobilité.
*****
Voilà environ une semaine que Fortier a retrouvé le Loréline, laissé à quai près de la ville de Cabedelo. Si tout va bien, l'aventurier espère reprendre la mer dans environ un mois. L'objectif reste le même: l'Australie. Puis, ce sera le Japon. «Débarquer dans les ports de Sydney et de Tokyo, ça sera spécial!»
Le retour au Québec est prévu pour mai prochain, après la traversée du Pacifique et le tour des Amériques par le cap Horn. Au total, 33 000 miles nautiques sont encore à compléter, soit environ 330 jours à naviguer. Ça, c'est sans compter les escales. Prévues ou non.
Et pour la suite du Challenge vert, le navigateur garde confiance en son fidèle voilier. Il admet cependant qu'il pensera un peu à ses ennuis en reprenant le large. Mais rien pour l'empêcher de voguer l'esprit tranquille.
Sylvain Fortier relativise d'ailleurs son aventure en mer, avec philosophie. «C'est sûr que quand on reste chez nous, il n'arrive rien...»
Pour suivre le voyage de Sylvain Fortier: www.challengevertautourdumonde.com