Le Livre de Léviathan : le troisième degré de la BD

Le public francophone commence seulement à découvrir Peter Blegvad. Il était temps. Les aventures philosophico-fantaisistes de Léviathan, un singulier bébé sans visage, ont fait les délices des lecteurs de l'hebdomadaire Independent On Sunday de 1992 à 1999. Avec la récente parution du Livre de Léviathan, un recueil de quelques dizaines de planches traduites en français, son oeuvre est désormais accessible.
<p>Peter Blegvad</p>
Le livre de Léviathan n'a pas tardé à faire du bruit. À peine lancé, l'album a été couronné Révélation 2014 au Festival d'Angoulême. L'auteur, lui, était passé depuis longtemps à autre chose. Musicien et auteur-compositeur en plus d'être dessinateur de bandes dessinées (un art que lui a transmis son père, le regretté Erik Blegvad), Peter Blegvad demeure un éternel touche-à-tout. Entre deux projets, l'artiste a trouvé le temps de répondre, en anglais et par courriel, aux questions du Soleil.
Q Peter Blegvad, il est certain que la lecture du Livre de Léviathan fait travailler les méninges. C'était votre intention?
R Pas seulement les méninges. Je voulais aussi m'adresser au coeur. Je voulais que les planches aient l'apparence d'une bande dessinée, mais que leur lecture fasse penser à un poème, à quelque chose d'ambigu, de mystérieux. Nabokov a défini les trois buts de la littérature: divertir, éduquer, enchanter (to entertain, to educate, to enchant). J'ai voulu expérimenter différentes permutations de ces trois «E».
Q Est-ce pour le préserver du narcissisme que vous avez créé Léviathan sans visage?
R J'aime cette idée, elle a du sens. Mais Léviathan adopte un comportement assez narcissique à l'occasion. Il est une tabula rasa, il n'a pas acquis ses traits. Il ressent le manque. Il est né, mais il doit encore se mettre au monde lui-même. C'est peut-être son but, ou pas du tout. Les bébés ne savent pas où leur corps se termine et où le monde commence, ils ne font pas la différence entre ce qui est «moi» et ce qui ne l'est pas. Pour eux, tout est «moi». S'agit-il de narcissisme ou d'éveil? Léviathan interprète tout ce qu'il voit comme d'éventuels indices permettant de se découvrir lui-même.
Q Assez curieusement, Léviathan peut reconnaître les traits d'un bonhomme en observant la lune ou encore ceux de Jésus dans une tortilla, même s'il n'a pas d'yeux. Le chat, qui a des yeux mais ne peut voir aucun de ces visages, s'exclame : «Vous autres, humains, vous projetez partout votre image! Pourquoi ne pas laisser les choses être elles-mêmes?» Nous revoici en plein mythe de Narcisse, non?
R Oui, parce que, pour voir clairement (et pour pouvoir «imaginer»), on doit se soustraire au poids des habitudes et à son ego.
Q Le lait et le miel coulent à flot dans l'univers de Léviathan. S'agit-il du Paradis, un lieu parfait où chercher la vérité ne sert à rien? Il semble que c'est plutôt le contraire. Il s'agit d'un monde où les choses ne sont jamais ce qu'elles semblent être. C'est le monde dans lequel vous et moi vivons. Est-ce exact?
R Oui, le monde dans lequel vit Léviathan est un monde déchu. Sauf que, dans son innocence, ou son immaturité, cela ne lui pose en général aucun problème. J'avais envie de travailler avec (ou contre) les clichés qui entourent l'enfance et le «mythe de la maturité».
Q Le vélo stationnaire semble être justement l'une de ces choses qui ne sont pas ce qu'on croit qu'elles sont a priori. Vous suggérez une définition métaphysique de l'objet, tel que l'inconscient pourrait le voir. Mais vous allez plus loin. L'image de Léviathan et du Chat piégés sur un tapis roulant dépasse le plan métaphysique lui-même. Direz-vous que ce troisième degré appartient à ce qu'on appelle la pataphysique?
R Bien sûr, c'est totalement pataphysique! En anglais, on associe «tapis roulant» (treadmill) aux tâches inutiles et sans fin. Il s'agit d'une métaphore nihiliste de la vie.
Q Vous dit-on parfois que vos bandes dessinées sont difficiles à comprendre?
R Oui, j'entends souvent des gens s'en plaindre. Qui a dit qu'une bande dessinée n'est pas censée exiger la même démarche interprétative qu'un poème ou qu'un tableau?
Q Est-il normal qu'on ne parvienne pas toujours à y comprendre ce qu'il faudrait comprendre?
R Je suis heureux de dire que je ne les comprends pas toujours moi-même. Cela ne veut pas dire qu'elles n'ont pas de sens (j'espère). On surévalue parfois les mérites de la compréhension.
Q Certaines planches semblent plus hermétiques que d'autres, celle qui se déroule dans les «toilettes de Balthazar», avec son graffiti en hébreu, notamment...
R Le graffiti dit : «mene, mene, tekel, upharsin». C'est une scène tirée du Livre de Daniel, l'épisode du festin de Balthazar (peint, entre autres, par Rembrandt). C'est le présage d'un grand malheur, ce qui, en soi, constitue une chute plutôt bonne, non?
Q Y a-t-il une explication à donner chacune vos bandes dessinées? Laisseriez-vous parfois vos lecteurs se casser la tête pour rien?
R Jeune hippie, j'adorais les koans zen [sortes d'anecdotes absurdes] du genre : «Si tu possèdes un bâton, je t'en donne deux, si tu ne possèdes pas de bâton, je t'enlève ce bâton.» Un koan est censé échapper à la logique ordinaire. Il conduit au-delà de lui-même vers quelque chose d'autre, quelque chose d'indicible (qui pourrait fort bien se révéler «rien»).
Q Pourquoi Léviathan est-il un bébé? Et pourquoi l'avoir baptisé ainsi?
R En 1971, lorsque j'avais 19 ans, j'avais un comportement si dysfonctionnel que mes parents m'ont emmené voir le psychologue. Celui-ci a diagnostiqué une crise d'identité. J'étais presque déçu d'apprendre que je n'étais pas fou, mais seulement immature. Je me suis fait un devoir de dissimuler cet état à mes amis et de me le cacher à moi-même. Ce refoulement a entraîné la croissance démesurée de ce sentiment et, finalement, sa réapparition sous la forme d'un marmot sans visage venu d'on ne sait où et qui porte le nom d'un monstre marin de l'Ancien Testament. C'était l'image que j'avais donnée aux émotions nées de mon état d'infantilisme chronique, état que je reconnais désormais comme une des caractéristiques de notre espèce.
Les bébés sont des observateurs. Tout est pour eux révélation. Tout les impressionne. [...] Léviathan devient un excellent véhicule pour explorer les mondes intérieur et extérieur, réel et imaginaire. De plus, comme il n'a pas de visage, il est facile à dessiner.
Q Êtes-vous surpris que vos bandes dessinées fonctionnent si bien en français comme dans d'autres langues (même si, parfois, certains jeux de mots se révèlent intraduisibles)?
R Le traducteur, Claro, a fait un merveilleux travail, mais même lui n'aurait su traduire tous les calembours (quelques-uns sont assez épouvantables). Seal [qui en anglais veut dire à la fois «phoque» et «sceau»] en est un exemple. Les noun verbs en sont un autre. Ils n'ont pas trop de sens en français. À défaut de sens, peut-être ont-ils autre chose?