Le lait au chocolat

Lorsque mes parents sont sortis de l'hôpital avec moi bébé, ma mère avait dans sa sacoche une feuille de papier. Dessus, c'était écrit que je mesurais 20 pouces, que je pesais huit livres quatre onces, que j'étais née à minuit et quatre. Ça disait aussi de commencer à me donner des céréales à six semaines.That's it.
Ma mère s'en souvient encore. «On n'avait pas de rendez-vous, pas de suivi, pas de gardes-malades qui venaient nous voir. C'était «suivez votre instinct maternel».» L'allaitement était marginal. «Personne ne nous parlait de ça. On avait le choix entre du lait en poudre ou du lait de vache.»
Aujourd'hui, les parents du Québec reçoivent, pendant la grossesse, un livre de 780 pages, Mieux vivre avec notre enfant de la grossesse à deux ans. Présenté comme un «guide pratique pour les mères et les pères», le bouquin ne laisse rien au hasard. Ni à l'instinct, d'ailleurs. Le livre est une référence, presque une bible, pour les nouveaux parents. Il est produit par l'Institut national de santé publique, est à la fine pointe des études et des recherches sur les enfants.
Dans le «Mieux vivre», c'est son petit nom, le lait de vache est interdit avant neuf mois. Ça prend toute la page 353. «Le lait de vache contient trop de protéines et de sels minéraux et cela peut entraîner une surcharge de ses reins. Ce lait ne lui fournit pas assez de lactose et d'acide linoléique, un acide gras nécessaire au développement de son système nerveux et de son cerveau. Il ne contient pas assez de vitamines A, B1, B6, C, D et E, de cuivre, de manganèse et de fer. Il prive bébé d'éléments protéiques importants comme la taurine, la cystéine et l'alpha-lactalbumine.»
Aucun parent sensé n'oserait faire ça à son enfant.
Le guide ne dit rien sur le lait au chocolat. Ni sur ce qu'on fait quand l'enfant a trois ans. Encore moins si un enfant de trois ans boit cinq biberons de lait au chocolat par jour. Pour ça, il y a les forums de discussions, où des parents, surtout des mères, appellent d'autres parents à la rescousse.
Je vous ai laissé les fautes : «bonjour j'aimerais savoir si vous avez déjà rencontré se problème? mon fils de 3 ans boit environ 5 biberons de lait au chocolat par jours, acotée il ne veut pas mangé grand chose et donc je m'inquiète car je trouve que sa fait beaucoup de lait et du coup dé foi je lui dit non pas de biberon et il me fait une crise !! je sais pas trop comment géré sa. es-que je devrai voir un médecin??????»
J'imagine la face du médecin.
Quand on lit entre les lignes, on voit bien le jupon de l'instinct maternel dépasser. Elle sent qu'il y a quelque chose qui cloche, mais n'est pas capable de mettre le doigt dessus. C'est plein d'exemples comme ça sur les forums de discussion. Pas aussi extrêmes, mais toujours, en filigrane, ce manque de confiance.
Cette impression de ne pas faire les choses comme il faut.
Remarquez, c'est peut-être le signe qu'on est un bon parent, quand on doute. Il suffit de penser à cette mère de 29 ans, qui a laissé dans la voiture son bébé de sept mois, sous le soleil exactement, pendant qu'elle magasinait tranquillement à l'air conditionné. Il a fallu que les policiers l'appellent par l'intercom du Centre Rockland pour qu'elle rapplique. Elle s'en tire avec une contravention de 60 $.
Et une fenêtre de son VUS à faire réparer.
Cette fille-là n'a pas posé de questions sur un forum de discussion pour savoir si on pouvait laisser un bébé de sept mois tout seul en plein été dans une auto. Elle n'a pas vu les pubs qui roulent sur le Net, qui montrent qu'un véhicule devient vite un four, qu'un enfant se déshydrate en un rien de temps.
Elle s'est dit qu'elle n'en avait pas pour longtemps, juste quelques commissions, elle a baissé les vitres un peu.
Elle n'a jamais eu cette impression de ne pas faire les choses comme il faut. Elle n'a probablement pas lu le «Mieux vivre», n'y aurait rien trouvé de toute façon. On ne parle pas de ça, du fait qu'on ne peut pas laisser un enfant seul dans une voiture jusqu'à sept ans. Pas sept mois, sept ans.
On pourrait ajouter un chapitre là-dessus, et sur le lait au chocolat, tant qu'à y être.
Et au diable le gros bon sens.