Avec 54 buts et 135 points en 2003-2004, Sidney Crosby avait connu une excellente première saison dans la LHJMQ.

Le jour où Crosby a failli être échangé

Le repêchage, science inexacte. Les équipes tentent chaque saison morte de domestiquer cet atome toujours aussi instable. La Ligue de hockey junior majeur du Québec ne fait pas exception et le nombre de premiers choix explosifs n'a d'égal que les flops retenus au même rang. En ce jour de sélection annuelle, Le Soleil vous fait revivre l'expérience unique de premiers choix, à commencer par celle jamais révélée jusqu'à ce jour du quasi-échange de Sidney Crosby.
Si Wayne Gretzky a été échangé, pourquoi pas Sidney Crosby? L'Océanic de Rimouski a bel et bien offert son premier choix au repêchage de 2003 en retour de Steve Bernier, mais les Wildcats de Moncton ont refusé.
L'histoire sort de la bouche de Doris Labonté, qui était alors directeur général de l'Océanic. L'anecdote date d'octobre 2002, il y a près de 15 ans. Réplique aux allégations qui pèsent depuis sur l'équipe rimouskoise d'avoir pactisé avec la défaite dès le départ pour s'assurer de mettre la main sur le jeune phénomène de Cole Harbour.
«Si tout le monde avait su dès le début que notre premier choix allait être Sidney Crosby, Moncton aurait accepté notre offre en octobre», lâche Labonté, au bout du fil. Une bombe.
Associé à l'Océanic de la naissance du club en 1995 jusqu'à 2007, tantôt comme dg et tantôt comme entraîneur-chef, l'homme de hockey de 63 ans dévoile que Rimouski cherchait à acquérir Bernier en vue de la saison suivante.
L'Océanic comptait déjà Marc-Antoine Pouliot dans ses rangs et est allé chercher Dany Roussin à Sherbrooke au temps des Fêtes de 2002. Après avoir fait la pluie et le beau temps dans le midget, le trio Roussin-Pouliot-Bernier n'aura donc finalement jamais été réuni à nouveau. Ce n'est pas faute d'avoir essayé.
«Je suis allé à Moncton avec André Jolicoeur voir les gens des Wildcats, même Monsieur Irving [propriétaire des Wildcats] était là. Nos gars des Maritimes comme Brent MacLellan, Ryane Clowe et Danny Stewart auraient aussi pu les intéresser. Mais ils ne voulaient pas laisser partir Bernier», divulgue Labonté, comme quoi sans le solide attaquant du quartier Neufchâtel, la transaction ne faisait plus de sens pour Rimouski.
Doris Labonté, <i>coach</i> de l'Océanic de Rimouski, et Sidney Crosby lors d'un entraînement durant le tournoi de la Coupe Memorial en mai 2005
«C'est la preuve qu'on ne savait pas tout ça d'avance!» clame aujourd'hui Labonté, à propos de la sélection de Crosby au tout premier rang. «À ce moment-là, ce n'était pas si clair pour tout le monde.» Plus costaud, un certain Guillaume Latendresse faisait aussi tourner les têtes. Les Voltigeurs de Drummondville l'ont d'ailleurs pris deuxième, en juin 2003.
«Mais je ne te dis pas qu'on aurait fait cette offre-là en février», reconnaît Labonté, qui a été pleinement convaincu du talent unique du 87 à la fin de décembre, lors d'un tournoi en Alberta auquel il avait assisté en éclaireur. Crosby a ensuite beaucoup fait parler de lui en février, aux Jeux du Canada, justement tenus au Nouveau-Brunswick.
Marché conclu
Hasard ou destin? Deux ans plus tard, aux Fêtes de 2004, alors que Crosby amorçait le fulgurant sprint final de sa deuxième et dernière campagne junior, il a été au centre de rumeurs l'envoyant à Moncton en retour de... Bernier et du gardien Corey Crawford. La recrue Brad Marchand revenait également dans ces discussions d'estrades.
Mais du moment où Crosby, son père et Pat Brisson, son agent, ont quitté Rimouski un jour du printemps 2003, l'entente était scellée. L'Océanic venait de connaître une saison de misère avec 11 victoires en 72 matchs et détenait le premier choix. Labonté et ses acolytes lui ont fait visiter l'aréna et sa future maison de pension, en plus de répondre à ses inquiétudes sur les études et la langue. La table était mise.
«Quand ils sont repartis, on s'est donné la main et on s'est dit : "On se reverra au repêchage". C'était réglé», se remémore Labonté.
«On nous a longtemps accusés d'avoir vidé notre club pour finir derniers, quasiment d'avoir triché! Mais pour être très franc, tous nos échanges étaient déjà complétés auprès de la Ligue dès la fin de novembre», insiste Labonté. «On voulait se rajeunir pour le futur. On laissait partir des gars qu'on ne verrait plus dans un an ou deux et on prenait des bons espoirs comme Jean-Michel Bolduc [Québec], Danick Jasmin-Riel [Mont-réal], Érick Tremblay [Montréal].»
N'empêche que la LHJMQ a ensuite mis sur pied un système de loto en vue du repêchage pour éviter de répéter un derby du pire comme l'année de Crosby.
Avec 54 buts et 135 points à sa première saison junior, troisième meilleure production pour une recrue dans l'histoire de la LHJMQ, c'est un euphémisme de dire que Crosby a surpassé les attentes.
Quatre buts et huit points dans l'une de ses premières rencontres présaison à Rimouski, contre Baie-Comeau. À son premier match régulier dans le junior, à Rouyn-Noranda, devant les caméras accourues voir la nouvelle merveille, Crosby enfile un tour du chapeau naturel, dont le but vainqueur, en troisième période, pour renverser un déficit de 3-0 en triomphe de 4-3.
Une séance d'autographes impromptue après un match à Gatineau a même nécessité l'intervention des policiers pour permettre au fabuleux joueur de centre de s'extirper du vieil aréna Robert-Guertin au bout de plus d'une demi-heure de signature.
14 ans plus tard
Ce samedi, pour la première fois depuis la sélection de Sidney Crosby il y a 14 ans, l'Océanic profite du premier choix au repêchage. L'attaquant de Saint-Eustache Alexis Lafrenière devrait entendre son nom en premier, au Harbour Station de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick.
Pas de Lafrenièremanie en vue. Mais le jeune aura quand même besoin d'encadrement pour «rester lui-même» et «garder les deux pieds sur la glace», soutient Labonté.
«Parce que comme premier choix, tu te fais enfler la tête. Tu dois faire abstraction de tout ça, autant quand ça va bien et que tout monde te voit comme la prochaine étoile que quand ça va mal, tu ne dois pas sombrer non plus», conclut le sage.
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Mémoires de premiers choix...
À chaque premier choix une nouvelle histoire et celui de samedi n'y fera pas exception. Trois anciens premiers choix de la LHJMQ racontent leur expérience.
Steve Bernier (2001)
Steve Bernier (au centre), de Québec, choisi au tout premier rang par Moncton en 2001
«À 16 ans, je ne réalisais pas qu'être un premier choix amenait autant de pression. C'est aujourd'hui, avec du recul, que je vois que de la pression, il y en avait», constate le gros ailier dont les Wildcats de Moncton avaient fait la toute première sélection, il y a 16 ans. Bernier venait de soulever la Coupe Air Canada. Ses Gouverneurs de Sainte-Foy demeurent à ce jour le dernier club québécois à avoir gagné le Championnat canadien midget. Ses coéquipiers de trio Marc-Antoine Pouliot (3e) et Dany Roussin (5e) avaient aussi trouvé preneur très tôt, à l'aréna de Verdun.
«Pour moi, c'était une grande fierté d'entrer dans la famille de la LHJMQ. J'ai grandi à Québec et les Remparts étaient déjà une grosse équipe. C'était très prestigieux», se souvient l'auteur de 313 points en 271 matchs sur quatre saisons avec les Wildcats. Finaliste de la Coupe Stanley en 2012, Bernier en est à 633 rencontres dans la LNH et toujours actif.
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Yanick Lehoux (1998)
Yannick Lehoux a amassé 382 points en 266 matchs dans l'uniforme du Drakkar.
Parti de son Repentigny natal pour aller jouer midget AAA au Cap-de-la-Madeleine un an plus tôt, le premier choix du Drakkar ne s'attendait pas à vouloir quitter Baie-Comeau après seulement quelques matchs. «Je ne sais pas si c'est parce que j'étais le premier choix que les coachs et les vétérans s'étaient dit que j'allais passer au cash, mais je n'étais pas dans les meilleures dispositions. J'étais à sept heures de chez nous, on a commencé la saison avec 14 défaites et je jouais trois minutes par match...» Le vent a tourné quand Richard Martel a remplacé Fernand Leblanc derrière le banc après 17 rencontres (1-12-4). «Richard a fait en sorte que je reste et j'ai fait ma place à partir de là», indique celui qui a finalement passé quatre ans sur la Côte-Nord pour une récolte de 382 points en 266 matchs, dont une troisième saison de 67 buts et 135 points.
Malgré 13 campagnes pros, Baie-Comeau demeure la ville où Lehoux a joué le plus longtemps. Un endroit «spécial» qu'il considère encore comme un deuxième chez lui. Il aura ensuite disputé 10 matchs dans la LNH, y marquant à sa toute première présence avec les Coyotes de Phoenix. Il habite maintenant Québec et est représentant en orthopédie pour l'Est de la province.
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Patrick Poulin (1989)
Patrick Poulin a été un choix de première ronde dans la LHJMQ (Verdun) et dans la LNH (Hartford).
Originaire de Vanier, à Québec, l'attaquant des Gouverneurs de Sainte-Foy a été repêché premier par le Canadien Junior de Verdun. Devenu quelques semaines plus tard le Laser de Saint-Hyacinthe! «Il n'y avait pas de médias sociaux, on avait beaucoup moins d'informations. J'étais un peu naïf et je ne savais pas dans quoi je m'embarquais. Quand je suis parti de chez nous à la fin de l'été, j'étais excité de vivre une nouvelle expérience», se remémore l'auteur de 259 points en 172 matchs à Saint-Hyacinthe.
Vingt-huit ans plus tard, l'ex-joueur des Whalers, des Blackhawks, du Lighting et du Canadien revivra la même chose ce samedi avec son fils Samuel, classé deuxième espoir de la sélection junior. Il devrait rejoindre son frère Nicolas (5e ronde, 2014) à Sherbrooke. «Samuel sera aussi le premier choix d'une équipe avec qui il veut continuer son cheminement et performer. Mais comme parent, c'est un peu différent parce qu'on est dans l'attente.»