Sidney Crosby, du Canada,et Alexander Ovechkin, dela Russie, en quart de finaleen 2010 aux Jeux de Vancouver. Le Canada avaithumilié sonopposant 7-3.

Le hockey au pays des tsars

Ça y est, les Jeux sont ouverts, et les tournois de hockey sont commencés. Les premiers matchs féminins ont eu lieu samedi, alors que les hostilités seront lancées mercredi chez les hommes. Comme il le fait lors de pratiquement toutes les compétitions internationales, le Canada se considère (à tort ou à raison) comme le grand favori et voit généralement la Russie comme l'«autre» grande puissance du hockey (masculin, s'entend). Mais comment voit-on les choses de l'autre bout de la lorgnette, au pays des tsars?
Pour le savoir, Le Soleil s'est entretenu avec Alexandre Pouliot-Roberge, jeune homme originaire de Lévis qui réside à Moscou depuis quelques années, où il étudie et travaille comme analyste des matchs de la Kontinental Hockey League, la ligue de hockey russe. Il a mis sur pied un site consacré à la KHL (gazetteduhockey.com) et a tenu un blogue sur le même sujet sur le site du réseau sportif RDS.
Pas moins de 10 des 25 joueurs de l'équipe russe proviennent de la KHL, ce qui donne à M. Pouliot-Roberge une perspective unique sur le tournoi à venir.
Q Le hockey est-il, en Russie, «le» sport-roi comme il l'est au Canada?
R C'est plus partagé. Le hockey est sans doute le sport qui a le plus souffert de la chute de l'Union soviétique. À Moscou, c'était très fort au temps de l'URSS, les clubs gagnaient tous les championnats, en particulier celui de l'Armée rouge, alors que dans les autres régions, les clubs étaient populaires parce que la population jouait beaucoup au hockey, mais d'un autre côté, leurs clubs n'avaient aucune chance de l'emporter. Après l'URSS, les grandes compagnies locales ont investi beaucoup dans leurs équipes alors que les clubs de Moscou n'avaient plus d'argent. Ce qui fait que si vous allez en Sibérie, le hockey est roi, mais à Moscou, c'est surtout le soccer qui compte.
Q Le Canada se voit toujours comme le grand favori et considère la Russie comme son plus grand rival. Est-ce que l'inverse est vrai?
R La culture de hockey est très différente ici. Les gens souhaitent une finale Canada-Russie, ils ne détestent pas le Canada, et considèrent que les meilleurs matchs de hockey sont les affrontements Canada-Russie. Ils veulent être champions, mais il n'y a pas d'antipathie envers le Canada, les idées de la Guerre froide ont disparu ici, alors que des fois, au Canada, on dirait que ça n'a jamais cessé.
Q L'équipe russe est souvent décrite comme un géant aux pieds d'argile, avec une attaque très impressionnante, mais une certaine faiblesse en défense. Est-ce que c'est encore le cas cette année?
R Il y a des très bons joueurs dans la KHL, le problème c'est que le monde du hockey est très unipolaire et on juge le succès d'un joueur à partir de ce qu'il fait dans la LNH. Je n'ai pas l'impression que c'est la bonne optique. On entend souvent des gens dire que la Russie n'a pas une si bonne équipe, pas une bonne défense. À Vancouver, par exemple, j'entendais des gens reprocher aux joueurs russes de commettre beaucoup de revirements. La vérité, c'est que les Russes se développent sur des patinoires olympiques et ne voient pas les revirements de la même façon, c'est moins grave sur une patinoire olympique. Et les gens ont peut-être la mémoire courte, parce que le Canada s'est déjà fait humilier par les Suisses, s'est déjà fait battre très rapidement sur des patinoires olympiques [septième place aux Jeux de Turin en 2006, par exemple].
Q On voit généralement les Russes comme des joueurs de finesse. Est-ce que les joueurs canadiens ont une image plus ou moins caricaturale en Russie, comme des «gros hockeyeurs pas toujours subtils», peut-être?
R Le style de hockey nord-américain est souvent qualifié par les gens d'ici de shoot-and-run, c'est-à-dire «lance la rondelle et court après». C'est vraiment la largeur de la patinoire qui fait ça. Je me souviens qu'André Benoît [professionnel qui a joué en Russie et en Amérique] me disait que sur une grande patinoire, il faut penser plus à ce qu'on fait avec la rondelle, parce que si tu te mets à courir dans toutes les directions, tu vas te brûler.
Q Vos pronostics sur la position finale de la Russie?
R Difficile à dire. [...] Si les Russes jouent sérieusement, je pense que c'est l'équipe qui a le plus de cartes dans sa manche pour l'emporter. Il y a des équipes comme la Slovénie, dont tous les joueurs sont en Europe, arrivent reposés et ont eu plus de temps pour pratiquer ensemble, mais ils n'ont pas de force de frappe (outre Anze Kopitar). Et vous avez l'autre extrême, comme le Canada ou les États-Unis, qui ont d'excellents joueurs, mais qui vont arriver en catastrophe, vont devoir composer avec le décalage horaire, n'auront pas beaucoup de temps pour pratiquer et vont devoir s'habituer à la patinoire olympique. [...] Ce qui est intéressant avec les Russes, c'est qu'ils ont à la fois des joueurs déjà prêts à jouer, mais ils ont aussi des joueurs d'impact.