Le Gandhi de la Grande Allée

La semaine dernière, une chose incroyable s'est produite.
Le maire Régis Labeaume a lancé un appel à la «compassion» envers les musulmanes qui portent le burkini, cet étrange maillot de bain couvrant la baigneuse des chevilles à la tête.
Le maire allait-il se transformer en colombe de paix? En pèlerin de l'amour infini? En Gandhi de la Grande Allée?
Doucement. Ne nous emballons pas. Car les intentions paisibles du maire ont duré moins longtemps qu'une boule de neige en enfer.
M. Labeaume a vite renoué avec son personnage de tonton belliqueux, aussi volatil qu'un réservoir de butane prêt à s'enflammer à la moindre étincelle. Il a même raconté que lors d'un voyage au Danemark, il avait failli s'en prendre à un couple d'intégristes musulmans, dans la rue. Ce jour-là, il faisait très chaud. Madame cuisait sous son voile intégral. Monsieur prenait l'air en bermuda. Et Régis Labeaume a grimpé dans les rideaux, comme ça lui arrive souvent.
«Ma femme m'a retenu pour ne pas que j'aille lui arracher la tête en disant : "Heille, Ducon! As-tu vu comment t'es habillé et as-tu vu comment ta femme est habillée?"» a-t-il expliqué, le plus candidement du monde.
Apparemment, notre justicier du dimanche ne voit pas de contradiction entre son appel au calme et sa crise de nerfs au Danemark. Du haut de sa sagesse de gars-tolérant-qui-doit-être-retenu-par-sa-femme, il prétend même prévenir les «dérapages»!
Comme disent les Britanniques : «Pour trouver une affaire aussi incohérente, il faut remonter jusqu'au grand chef des Vikings, Olaf le chevelu, qui avait commandé par erreur 80 000 casques avec les cornes à l'intérieur...»
«Je suis bien informé», répète souvent le maire de Québec.
On voudrait le croire sur parole. Sauf qu'entre deux charges de hussard contre les employés de la Ville, le port du voile islamique ou même les services de météo, la pensée du maire apparaît aussi facile à suivre que le battement d'ailes d'un oiseau-mouche hyperactif.
Au début, Régis Labeaume favorisait des constructions nombreuses sur les grands domaines de Sillery. Après, il était contre. Aujourd'hui, on ne sait plus trop où il loge. Entre le mur et la tapisserie, qui sait?
Même chose pour le tramway. Il a été contre. Il a été pour. Moins qu'hier. Plus que demain. Ou l'inverse?
Appelons cela les montagnes russes politiques.
Un jour, alors qu'il se trouve à Paris, Régis Labeaume s'emporte contre deux énormes silos qui seront érigés le long du boulevard Champlain. «On nous prend pour des cons!» s'insurge-t-il. De retour au pays, sa pensée se retourne comme un gant. Il change d'avis, sans trop fournir d'explications.
Plus tard, le maire s'en est pris à la Commission des relations du travail (CRT). Sauf qu'après avoir confondu les juges administratifs de la Commission avec des «fonctionnaires syndiqués», il avait l'air d'un écolier ayant mal fait ses leçons.
Le fait que vous soyez élu avec 50 %, 75 % ou 150 % des voix ne change rien à l'affaire. Mieux vaut vérifier qu'il y a de l'eau dans la piscine avant de plonger. Et suivre le sage conseil de grand-maman : si tu n'as pas l'habitude de réussir du premier coup, oublie donc le saut en parachute.
On dira que M. Labeaume n'a pas le monopole de l'incohérence. Ni de l'injure.
Cette semaine, le chef de l'opposition, Paul Shoiry, l'a même traité de «primate manipulateur». Venant d'un politicien qui dénonce souvent «l'intolérance» du maire, cela laisse songeur.
Laissez-moi deviner? M. Shoiry croit peut-être qu'il va battre Régis Labeaume sur le terrain des gros mots?
Il doit rêver. À ce jeu-là, même un manchot aurait plus de chances d'extraire une molaire à un tigre enragé, sans anesthésie, avec des pinces fabriquées en beurre.
Mais peu importe. En politique, les bonnes manières peuvent attendre, comme le suggère cette blague.
Un loup se rend à la boucherie. Il regarde le menu. Le lièvre poète se vend 10 $ le kilo. Le lièvre musicien : 10 $ le kilo. Le lièvre politicien : 500 $ le kilo.
Le loup interpelle le boucher.
«Franchement! Le lièvre politicien, à 500 $ le kilo, ça me semble exagéré.»
Le boucher le regarde droit dans les yeux.
«Le lièvre politicien trop cher? On voit bien que vous n'y connaissez rien. Vous n'avez aucune idée du temps qu'il faut pour en nettoyer un!»