Le Fil des kilomètres: 4736 kilomètres de lecture à vive allure

Avis aux lecteurs voraces. Le fil des kilomètres s'avale plus vite qu'on pourrait le croire. On a beau avoir déjà roulé 4736 kilomètres en compagnie du héros, on a l'impression d'arriver presque trop tôt à destination. Il paraît que c'est le commentaire qu'on fait le plus souvent à l'auteur. Il faut bien sûr le prendre comme un compliment.
Premier roman de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres se lit d'un trait ou presque. C'est d'abord sans doute à cause de l'écriture, de ce style nourri d'images tout aussi originales, vivantes et aussi bien tournées les unes que les autres. Son livre vient élargir considérablement le champ lexical du road-novel. On pourrait citer, entre autres, ce «gros tourbillon de poussière qui talonne la voiture en riant aux éclats», ou encore ces véhicules «qui viennent en sens inverse danser avec l'horizon déformé par la chaleur». Des métaphores, on en trouve de tout aussi inspirées presque chaque page.
Cela dit, plus important que la beauté des images, il y a le rythme. Christian Guay-Poliquin maîtrise l'art de raconter, cette éloquence sans prétention qui consiste à tenir le lecteur en haleine tout en lui laissant de l'espace sur la banquette. Dans son cas, beaucoup d'espace.
Ainsi, pour mieux stimuler votre imagination, il prend un malin plaisir à effacer toute référence à des lieux précis, à laisser continuellement planer le doute. On ne connaît pas le nom du héros. On sait seulement qu'il est mécanicien et qu'il vit depuis un certain temps dans l'Ouest. Pour le reste, chacun a droit à son interprétation, chacun est libre de faire ses propres associations.
On ne connaît pas non plus le nom du pays, mais on sait que la panne d'électricité qui affecte l'Est depuis quelques jours est en train de gagner rapidement l'Ouest. On apprend que le père du héros vit dans l'Est et qu'il a besoin d'aide. C'est dans cette atmosphère ambiguë qu'on voit le fils ramasser son coffre à outils, s'installer derrière le volant de sa bagnole et entreprendre la longue et plutôt périlleuse traversée du continent.
Afin de situer tout de même un peu le lecteur, on a coiffé chacun des chapitres du nombre de kilomètres parcourus. Reste que si le livre se révèle aussi captivant, c'est en bonne partie à cause de ce qui n'y est pas écrit et qu'on réussit à deviner entre les lignes.
Un regard neuf
S'il y a des sujets qui sont repris à toutes les sauces, Christian Guay-Poliquin lui-même vous le dira, c'est bien ceux de la mégapanne et de la fuite en avant sur fond d'ambiance apocalyptique. Le défi se trouve selon lui dans l'originalité du traitement qu'on leur fait subir, dans ce qu'il réussit à leur faire raconter. «Des thématiques, il n'y en a pas des millions. Soit qu'on parle de la mort, soit qu'on parle de l'amour. Gilles Vigneault a bien résumé la question en disant : "Tout a été dit, mais pas encore par moi." À défaut d'apporter quelque chose de nouveau à une histoire qui traverse les époques, on peut y poser un regard différent et personnel qui lui donne un nouveau souffle.»
Les mythes peuvent communiquer la même émulation. Ils sont universels, et personne ne peut en revendiquer l'invention. Est-ce une raison pour ne plus y toucher? Bien au contraire. Pour tricoter Le fil des kilomètres, l'auteur s'est permis d'utiliser la légendaire bobine remise par Ariane à Thésée afin que celui-ci puisse retrouver son chemin dans le labyrinthe après avoir terrassé le Minotaure.
Dans la mythologie grecque, Thésée entre dans le labyrinthe, tue la bête et ressort en héros. Dans la version actualisée par Christian Guay-Poliquin, le fils d'Égée ne rencontre personne d'autre que lui-même. Emporté par son délire, il tranche le fil en morceaux et demeure prisonnier de son rêve.
Le parallèle tracé entre les deux récits conduit à une série d'interprétations plus intéressantes les unes que les autres. Tout à coup, les objets apparaissent chargés de sens, le coffre à outils soulève la question de l'héritage et de l'identité, l'essence celle de la destinée.
L'histoire du Fil des kilomètres, c'est peut-être finalement celle que raconte l'un des personnages rencontrés pendant le voyage, «l'histoire d'un homme qui chemine sans cesse dans un espace immense et vaste, sachant qu'il est devant quelques mensonges plus réels que bien des vérités».