Le FEQ, une caisse sur la tête

Qui sont ces femmes et ces hommes passant 11 jours avec une caisse de bière sur la tête ou une bouteille de whisky à la main à arpenter les plaines d'Abraham en quête de clients généreux? Le Soleil a plongé dans la foule du Festival d'été de Québec et dans le monde de la vente d'alcool en plein air. Portrait de bénévoles friands de musique et de bonnes ventes.
«Ça va faire 26 $ s'il vous plaît. - Tu me fais un deal pour 25 $? L'autre tantôt, c'est ça qu'il m'a chargé. - Ça m'étonnerait beaucoup», tranche Amélie avec un grand sourire, coupant ainsi le sifflet du festivalier passablement réchauffé par plusieurs bières à 6,50 $.
Si vous cherchez comme ce monsieur à épargner un huard ou deux sur votre consommation sur le site du Festival d'été en soudoyant un des vendeurs itinérants de bière ou d'alcool fort, vaut mieux oublier ça. «Les gens ne le savent pas, mais c'est nous qui payons les bières qu'on revend au même prix», explique Amélie Trépanier, qui forme un duo avec sa cadette Véronique. Respectivement âgées de 31 et 25 ans, les deux enseignantes, l'une au primaire et l'autre au secondaire, se transforment en serveuses bénévoles pendant les 11 jours du FEQ, et ce, depuis déjà quatre ans.
Elles ont gentiment accepté dans leur équipe jeudi soir la représentante du Soleil, curieuse de savoir si son corps allait supporter le poids d'une caisse de 24 trimballée sur sa tête le temps d'un spectacle de Queens of the Stone Age. Sans affirmer que c'est le confort absolu, le support à cou bien fixé avec du papier autocollant en dessous de la boîte facilite beaucoup le transport. Difficile cependant d'imaginer que j'aurais pu en empiler 24 ou 48 de plus, comme d'autres, plus habitués, le font lors des soirées plus achalandées.
Ce sont plutôt d'autres petits détails en apparence anodins qui corsent le boulot. Comme celui d'ouvrir des dizaines et des dizaines de canettes à la main, rapidement et sans faire trop de mousse, qui use le bout des doigts, plus particulièrement la partie sensible en dessous de l'ongle. Heureusement que les soeurs Trépanier avaient Cui-Cui la cuillère, un outil qui m'est rapidement devenu indispensable. Il y a aussi le mouvement qui consiste à soulever et à déposer la caisse en gardant son équilibre, le tout au milieu d'une foule qui n'en a cure, qui nous rappelle l'existence de certains muscles des bras, du dos et des cuisses.
Champs de bataille
Et ne pas oublier que les plaines d'Abraham portent le nom de «champs de bataille». Le terrain, très inégal, fournit des obstacles supplémentaires au déplacement en plus des centaines, voire des milliers de canettes qui jonchent le sol et qui fournissent à chaque pas des occasions inespérées de se fouler la cheville. Mais c'est droit devant soi qu'il faut regarder, d'abord pour s'assurer de ne pas donner de coups de boîte derrière la tête des fêtards - j'en profite ici pour m'excuser à mes nombreuses victimes -, mais aussi pour repérer les clients et les autres vendeurs itinérants, question de ne pas nuire aux ventes des collègues.
Le territoire n'est pas découpé, ainsi tous peuvent circulent où bon leur semble. Mais la centaine de vendeurs ne sortent pas en même temps : un coordonnateur bien au fait des désirs de la foule juge quand celle-ci a soif et libère les vendeurs en fonction d'un ordre préétabli qui change chaque jour pour donner une chance égale à tous. Lors de l'hommage à Félix, par exemple, les Trépanier n'ont pas travaillé : la demande en alcool, plutôt faible, ne justifiait pas la présence d'un grand nombre d'itinérants, contrairement à la prestation de Lady Gaga ou à celle de The Killers.
Et le pourboire?
Et le pourboire? Difficile d'extirper les vers du nez aux intéressés. «On n'est pas à plaindre», «c'est honnête», se bornent à répondre les vendeurs sondés qui laissent toutefois comprendre que la somme dépasse facilement la ou les centaines de dollars. Pendant la soirée de jeudi, je n'ai pas effectué de transaction, donc difficile d'évaluer le montant versé à mes comparses dont les extras constituent le seul salaire. Et lorsqu'un festivalier «oublie» d'en verser, Amélie ne se gêne pas. La technique de la blonde constitue à attendre quelques secondes à côté du client, qui réalise la plupart du temps pourquoi elle ne décolle pas. Si le message ne passe pas, la jeune femme rappelle, toujours tout sourire, qu'elle est bénévole. «Je l'avais échappé», répliquera, gêné, un étourdi en lui donnant la balance des 10 $ qu'elle lui avait remis pour sa consommation.
Si la plupart des clients sont sympathiques et détendus, certains se permettent certaines blagues plates, comme de chatouiller les filles en dessous de leurs bras chargés. Les tentatives de vols sont aussi fréquentes et exigent une vigilance de tous les instants, explique Véronique, qui me rappellera à plusieurs reprises de ne pas ouvrir une bière avant d'avoir vu la couleur de l'argent du client.
Vers 22h45, soit au troisième ravitaillement de ma soirée, je commençais à trouver les canettes franchement plus pesantes, même si je tentais de n'en rien laisser paraître. Lorsque les lumières de la scène se sont soudainement allumées vers 23h, signe qu'il n'y aurait pas de rappel, j'étais probablement la seule personne heureuse sur les Plaines de ne pas revoir Homme et sa troupe pousser quelques notes en plus...
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Pour ceux qui aiment les statistiques, l'application de mon téléphone intelligent m'a signalé ceci :
<p>Karl Pineault</p>
<p>Stéphanie et Geneviève</p>
1-Karl Pineault, dit «l'homme en rouge», caresse le projet d'ouvrir une auberge de jeunesse au Nicaragua. «Je pars en octobre pour cinq ans», déclare le voyageur qui en est à son troisième festival en tant que bénévole. Son truc pour contrer le vol : une caisse deux fois plus haute! «J'ai doublé la hauteur de la caisse avec des panneaux et puis j'ai des yeux tout le tour de la tête. Je ne me suis jamais fait voler!» affirme-t-il. Mais plusieurs essaient, tandis que d'autres tentent de négocier le prix. Quand la caisse coûte 158 $ et que chaque bière est vendue 6,50 $, la place pour la négociation est bien mince si on veut rentrer dans son argent. Marie-Pier Cayer
2-Geneviève et Stéphanie sont deux des dix shooters girls qui affrontent la foule de la scène Bell tous les soirs du FEQ, bouteille de Jack Daniel's à la main. Bien sûr, l'appât du gain a attiré les deux jeunes femmes, mais aussi l'ambiance du plus gros événement à Québec. «À la fin des 11 jours, je vais avoir fait à peu près 3500 $», confie Geneviève qui est entraîneuse de spinning. Stéphanie, qui en est à sa première expérience, travaille plutôt en restauration comme la plupart des autres filles. «Reste que c'est l'ambiance et le contact avec les gens qui font que ta soirée est réussie», ajoute Geneviève. «Et cette année, le chanteur de hip-hop BAS m'a demandée au micro. Je suis montée sur la scène lui faire quelques shots! C'était génial!» Combien de pas font-elles en une soirée? «Je n'ai jamais compté, mais on marche pendant cinq heures sans arrêt. On passe environ 9 à 12 bouteilles et on en trimballe trois à la fois, explique Stéphanie. On doit se faufiler, on se fait pousser et parfois, malheureusement, voler.» Geneviève se souvient d'ailleurs du spectacle de Bruno Mars où elle a perdu le butin d'une soirée complète, 500 $. «Je m'en suis rendu compte en rentrant chez moi, j'étais en pleurs. Mais je ne pouvais pas m'arrêter à ça», explique la jeune femme qui en est à sa troisième année. Marie-Pier Cayer
<p>«Pic Nic»</p>
<p>Agathe et Geneviève</p>
3-Difficile à manquer, «Pic Nic» fait partie du décor du Festival d'été depuis... 1998. Vêtu de pied en cap de revêtement de table quadrillé rouge et blanc, le personnage n'avait plus besoin que des bas assortis. Mais puisqu'aucun magasin n'en possédait en stock, il a bien fallu qu'il se les confectionne en dessinant à la main des petits carrés rouges sur ses bas blancs. Camionneur de jour, Stéphane, 45 ans, prend ses vacances pour vendre de la bière au Festival d'été et il adore ça. Et il aime surtout faire sourire ses clients, qui ne manquent pas de le reconnaître année après année. Pic Nic aurait même été vu dans le Échos Vedettes il y a quelques années, nous raconte-t-il fièrement. Annie Mathieu
4-Carolanne et Maude sont les reines des points de vente vin et bière. Elles sont surtout très fières de participer «au plus gros et au plus bel événement de la ville de Québec». «On est au coeur de l'action», lance Maude, qui a aussi déjà travaillé dans l'organisation du FEQ. «En plus, c'est bien moins dur physiquement pour nous. On n'a pas à transporter sur nos épaules les caisses très lourdes. Et il n'y a pas de pognage de fesses, ici!» lance Carolanne. Ils sont 150 bénévoles au chandail turquoise sur le site, mais le FEQ reçoit chaque année plus de 400 CV. Marie-Pier Cayer
5-Agathe Bégin et Geneviève Dubé forment une équipe dans la vie comme sur les Plaines. En effet, l'enseignante au primaire et l'étudiante au doctorat en psychologie cognitive appliquée sont amies depuis 15 ans et participeront au Trophée Roses des Andes, un rallye automobile réservé aux femmes, en avril 2015. «Nous avons décidé de recueillir de l'argent en vendant de la bière lors du FEQ pour réaliser notre projet», explique Agathe Bégin. Puisque les équipes de vente de bière se relaient, elles peuvent faire quelque 100 $ de profit par soir. «Un truc pour plus vendre? Notre sourire, bien sûr!» Marie-Pier Cayer