Le déclin de l'empire américain, 25 ans plus tard: une oeuvre dérangeante et visionnaire

À bien des points de vue, Le déclin de l'empire américain, de Denys Arcand, était un film audacieux pour son époque. Plusieurs tabous ont volé en éclats dans la bouche de cette bande d'intellectuels qui discutent de relations amoureuses et de sexe.
À bien des points de vue, Le déclin de l'empire américain, de Denys Arcand, était un film audacieux pour son époque. Plusieurs tabous ont volé en éclats dans la bouche de cette bande d'intellectuels qui discutent de relations amoureuses et de sexe.
Parmi cette galerie de personnages colorés, Claude, l'homosexuel de la bande, incarné par Yves Jacques, a marqué les esprits à la sortie du film en 1986.
«Ce qui était audacieux, c'était de mettre un homosexuel ami avec un groupe d'hétérosexuels, et de prendre l'homosexualité comme quelque chose de banal, qui fait partie de la vie», se remémore son interprète. Dans ces années-là, le scandale de Paradis terrestre, à Radio-Canada, un téléroman qui s'était terminé abruptement avec deux homosexuels qui se prenaient la main, était encore frais dans les mémoires.
«Je me suis beaucoup fait critiquer par les homosexuels. Il y avait un genre de syndrome où on voulait que l'homosexualité soit représentée parfaitement, de façon douce, pour montrer aux gens que ce n'était pas grave», explique Yves Jacques.
Son personnage, probablement séropositif, couchait à gauche et à droite, fréquentait les saunas et draguait sur le mont Royal. On lui doit cette fameuse réplique : «Il n'y a rien de plus beau que des fesses de garçon de 12 ans!»
C'était bien loin d'être un modèle, constate son interprète, mais il représentait la réalité de l'époque.
Essor d'une carrière
Denys Arcand voit jouer Yves Jacques et Rémy Girard pour la première fois à Québec, alors que les deux comédiens tentent de s'illustrer dans la capitale. Le réalisateur les recrute alors pour Le crime d'Ovide Plouffe. Puis, Arcand écrit Le déclin... en pensant à Rémy Girard dans le rôle principal. Le personnage de Claude, lui, aurait été écrit en pensant à Claude Jutra.
C'est à ce moment qu'Yves Jacques décide de dévoiler son orientation sexuelle à Denys Arcand. «Le jour de l'audition, je lui ai dit : "Écoute, Denys, je suis homosexuel, j'aimerais jouer un jour un rôle comme celui de Claude. Je pense que celui-là est trop vieux pour moi, mais..." C'était un gros événement de dire ça à quelqu'un qui représentait tellement pour moi. Il m'a dit : "C'est toi qui vas le faire, on va te vieillir."» Yves Jacques n'avait alors que 29 ans et jouait un adolescent à la télé dans Poivre et sel.
Le reste de l'histoire est assez connu. Le film, à sa sortie, crée une onde de choc, surtout en devenant un des premiers films québécois reconnus à l'extérieur du pays, ce qui a fourni une carte de visite exceptionnelle à la distribution.
«Je n'avais qu'à dire : "Bonjour, je suis Yves Jacques du Déclin de l'empire américain", et les portes s'ouvraient, et les entrevues se faisaient», explique celui qui a collectionné toutes les affiches des différents pays où le film a été distribué.
Les liens créés avec le reste de la distribution lui ont aussi été profitables : il a collaboré à six Bye bye avec Dominique Michel durant les années suivantes, entre autres. Il a d'ailleurs été très touché de la revoir, dans une santé toute relative, lors d'une soirée spéciale pour souligner l'anniversaire du film cette semaine à Montréal.
Parler de soi, parler au monde
Dans la foulée de cette commémoration, Yves Jacques ne peut s'empêcher de faire un parallèle entre le succès de Denys Arcand et celui de Denis Villeneuve, dont les oeuvres, à 25 ans d'intervalle, se sont retrouvées en nomination aux Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger.
«Denys [Arcand] regardait le Québec de l'intérieur, alors que Villeneuve [avec Incendies], c'est l'ouverture sur le monde», analyse-t-il. «Il fallait passer par là. Si on veut parler du monde, on doit d'abord parler de soi pour toucher le monde entier.»
Il constate aussi que l'homosexualité a fait son bonhomme de chemin sur nos écrans, surtout quand il pense à Xavier Dolan qui, avec Les amours imaginaires, a réussi un tour de force en intégrant l'homosexualité, «sans appuyer là-dessus».
Au-delà de tout ça, Yves Jacques a été frappé par le caractère visionnaire de l'oeuvre d'Arcand. «Ce qui m'a sauté dans le visage, cette semaine, c'est qu'on a les deux pieds dedans, le déclin de l'empire américain.»