Le cri du coeur de Mme Rouleau

Peu importe que l'on soit pour ou contre la tenue d'une commission d'enquête sur la construction, les cris du coeur entendus cette semaine ont été profondément troublants. Et je ne parle pas ici du rapport Duchesneau.
Le plus convaincant a été celui de la mairesse de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, Chantal Rouleau, jeudi, sur les ondes de Radio-Canada. «C'est honteux qu'on soit au courant de ça et qu'on ne puisse rien faire», a-t-elle lancé. Elle faisait état d'un contrat de 700 000 $ obtenu sur son territoire municipal par une entreprise liée à la mafia. Pourquoi ce contrat a-t-il été accordé? Parce que la compagnie Construction Mirabeau, qui était le plus bas soumissionnaire, n'a rien fait d'illégal, même si son propriétaire a des liens présumés avec la mafia.
«Où sont les gens de Marteau?» a demandé Mme Rouleau. La réponse est simple : Marteau cherche des coupables, mais il n'y a rien de criminel dans la soumission accordée à Construction Mirabeau. Les maires des municipalités du Québec ont beau être honnêtes, ils ne sont pas outillés pour bloquer les compagnies qui ont ou qui sont soupçonnées d'avoir des liens avec les milieux criminalisés.
C'est ce genre de situation qui a soulevé la grogne, jeudi, lors du passage de Jean Charest au congrès de la Fédération québécoise des municipalités (FQM). «Monsieur le premier ministre [...], il est de votre devoir, comme chef d'État, d'éradiquer cette gangrène qui menace nos institutions. Comment faut-il vous le dire, que ça prend une enquête publique», a déclaré le président de la FQM, Bernard Généreux, en regardant Jean Charest dans les yeux. Ses propos lui ont valu un applaudissement enthousiaste de toute la salle.
Jean Charest a pris le micro et promis de parler «franchement» aux maires, mais il a résisté, encore une fois.
Pourquoi une commission d'enquête?
Selon Jacques Duchesneau, c'est surtout au niveau municipal que la corruption est implantée et qu'on peut voir des liens entre l'octroi des contrats et le financement des partis politiques. C'est à ce niveau d'ailleurs que les scandales dévoilés depuis deux ans par La Presse et Radio-Canada ont fait le plus mal. Mais comme l'a expliqué la mairesse de Rivière-des-Prairies, Chantal Rouleau, même les politiciens honnêtes sont impuissants devant l'infiltration de la mafia dans certains secteurs de l'économie, comme la construction, parce que cette mafia à cravate ne fait rien d'illégal.
C'est précisément le genre de situation où une commission d'enquête est efficace, parce qu'elle expose les activités de ces gens au su et au vu de tout le monde. C'est de cette manière que la commission Cliche a forcé le départ d'André «Dédé» Desjardins de la FTQ-Construction en 1974. Les corps policiers ne peuvent pas vous contraindre à témoigner, mais une commission d'enquête peut le faire.
Vous allez me dire que les malfrats et les mafieux perdent la mémoire devant un juge? Vous avez raison, mais c'était le cas également devant la commission Cliche. Mais quand ils étaient confrontés aux enregistrements téléphoniques recueillis par les policiers, ils recouvraient généralement la mémoire.
Les corps policiers ont dans leurs classeurs des tonnes de renseignements sur le crime organisé qui n'ont jamais été utilisés parce qu'ils ne sont pas suffisants pour obtenir des condamnations. Mais devant une commission d'enquête, ces informations permettraient d'exposer la réalité et de paralyser les corrupteurs. Ce serait au moins ça de gagné