Le conte à relais: un Noël sans patates en poudre (6)

La période des Fêtes en est une de partage, de fantaisie, mais aussi d'introspection. Dans cet esprit, les journaux de Groupe Capitales Médias vous proposent un conte, publié en six volets, qui saura vous faire sourire, mais aussi réfléchir. Signés de la main de journalistes de nos six journaux, les chapitres de ce conte à relais, illustrés par nos caricaturistes, vous feront voyager à coup sûr. Bonne lecture!
SIXIÈME DE SIX
«Qu'est-ce que vous mijotez encore, Fernand?»
«Vous n'en saurez pas plus, Renée. Rendez-vous à 17h chez moi demain, habillée chic.»
Il tourna les talons, plutôt les roues de son nouveau fauteuil électrique.
Renée ne savait pas à quoi s'attendre, ce sacré Fernand avait le don de l'intriguer. Elle l'observait de sa fenêtre, sous la petite neige, en train de fumer une cigarette à neuf mètres de l'entrée du manoir, où il pouvait maintenant aller seul, propulsé par un pouce et un index. 
Que diable pouvait-il bien avoir en tête?
Renée retrouvait des émotions perdues depuis si longtemps, elle ne se souvenait plus la dernière fois où elle s'était faite belle pour un homme et puis, si, c'était pour son Gilles, l'homme de sa vie, qui l'avait courtisée pendant des mois. Son père lui permettait de le voir le mardi et le jeudi soir, le samedi après-midi.
Toc, toc, toc. 
Fernand ouvrit la porte, tout sourire, sapé comme un premier rôle. Rasé de près, ses cheveux blancs fraîchement coiffés, couchés sur la droite.
- Wow, méchant pétard!
Les joues de Renée sont devenues aussi rouges que ses lèvres, avec une petite bouffée de chaleur, qui n'avait rien à voir avec la ménopause, passée depuis longtemps. Bon Dieu qu'il fait bon se sentir belle.
Se sentir femme.
- Fernand, voyons...
La table de la cuisine était montée comme dans un cinq étoiles, deux couverts se faisant face, nappe de dentelle, argenterie. La pièce était remplie d'effluves délicieux, Renée distinguait l'olive, le miel. Mais qui était ce jeune homme qui s'affairait aux fourneaux? 
- Je te présente Luigi, un de mes anciens clients, un des meilleurs chefs de la ville. Il va nous faire sa meilleure recette de poisson. À l'italienne. 
Fernand avait de la suite dans les idées, l'Italie, où Carolanne s'apprête à aller. Où Renée aurait tellement aimé aller. Fernand aurait bien voulu payer le voyage, mais il lui aurait fallu gagner le million pour ça. Avec ses 1000$ par semaine de Gagnant à vie, il a dû trouver un plan B. 
C'est l'Italie qui allait venir à eux.
Luigi a tiré la chaise de Renée, Fernand aurait aimé le faire, comme il le faisait avec les belles d'autrefois. 
Chaque bouchée était une explosion de saveurs, tout en finesse et en équilibre, le secret de la cuisine italienne, l'éloge de la simplicité. Luigi disait à la blague que si une recette italienne compte plus de trois ingrédients, ce n'est pas une recette italienne. Tout est dans la qualité des ingrédients.
Jamais Renée n'avait savouré une si délicieuse morue.
- Ciao Luigi, merci!
La cuisine était impeccable, le chef avait tout nettoyé, tout remballé, la nappe en dentelle, l'argenterie. Renée et Fernand étaient tout fin seuls. 
- On passe au salon?
Fernand avait le don de la mise en scène, il y avait à peine trois mètres entre la cuisine et le sofa. Renée n'avait jusque-là pas remarqué les deux grosses boîtes noires posées sur la table du salon, juste à côté du poinsettia. Elle n'avait jamais vu des bidules pareils avant. Des appareils photo? Trop gros. Des jeux vidéo? Ce n'est pas à son âge qu'elle s'y mettrait, oh que non.
- Vous voulez aller en Italie?
Fernand roula jusqu'à la table, il saisit les deux curieux objets, en tendit un à Renée, qui le retourna de tous les côtés.
- Mettez ça sur vos yeux, ce sont des lunettes spéciales...
Sur les conseils de Carolanne, Fernand avait acheté deux casques de réalité virtuelle, elle lui avait expliqué le fonctionnement, non sans peine. Fernand sortit de sa poche une grande feuille jaune avec les instructions gribouillées dessus, lâcha quelques sacres. Il faillit bien ne jamais y arriver.
- Wow!!!
- Bienvenue à Milan, Renée.
- Regardez, Fernand! La Cathédrale! 
- On va y entrer...
Pendant deux heures qu'ils n'ont pas vu passer, Renée et Fernand ont visité tous les recoins de Milan, ses musées, le Château des Sforza, presque senti l'odeur du café de la Piazzetta Croce Rossa. Ils ont visité les expositions, à la fois d'art moderne et ancien, de la Pinacoteca de Brera.
- Et puis?
- C'est incroyable, Fernand, c'est comme si on y était...
- Demain, on ira à Turin si vous voulez!
Il commençait à se faire tard, Ciné-cadeau était fini depuis longtemps, Renée n'avait pas vraiment envie de retourner chez elle. Elle était bien avec Fernand, même s'ils se connaissaient à peine. Cette visite à Milan, elle sur le sofa, lui dans son fauteuil, les avait rapprochés.
Les avait fait rêver.
On n'aurait pu dire qui a amorcé le rapprochement, leurs genoux se sont frôlés, leurs mains se sont touchées. Dans cette douce nuit de fin d'année, malgré leurs corps ridés et flétris, malgré les jambes condamnées de Fernand, ils ont ressenti le frisson d'un amour naissant.
Renée et Fernand ont fermé les yeux. 
Ils avaient 20 ans.