Le conte à relais: un Noël sans patates en poudre (2)

La période des Fêtes en est une de partage, de fantaisie, mais aussi d'introspection. Dans cet esprit, les journaux de Groupe Capitales Médias vous proposent un conte, publié en six volets, qui saura vous faire sourire, mais aussi réfléchir. Signés de la main de journalistes de nos six journaux, les chapitres de ce conte à relais, illustrés par nos caricaturistes, vous feront voyager à coup sûr. Bonne lecture!
DEUXIÈME DE SIX
Par la fenêtre, Renée aperçut le camion de déménagement. Immobilisé devant l'entrée du manoir. Et ce déménageur qui installait un homme bien emmitouflé dans un fauteuil roulant. Avec un poinsettia sur les genoux. Pourquoi ce camion de déménagement? Pourquoi cette arrivée si tardive? Elle entendit du bruit dans la chambre voisine, laissée vacante il y a un mois par le grand départ de Maurice, un homme de peu de mots aspiré par le silence éternel. Elle en déduit que le nouvel arrivant était son prochain voisin de porte.
Quelques jours plus tôt, Fernand avait demandé à son préposé préféré, avec qui il fumait des clopes en cachette, de lui acheter un de ces billets de loterie. Ce serait le cadeau qu'il s'offrirait pour Noël. «Ah pis, prends-en pour 20 $», avait-il lancé avec un enthousiasme qu'il gardait pour les grands jours. Gratter ce rêve était un des derniers loisirs qui lui restait. Après avoir perdu l'usage de ses jambes, l'autonomie des petits gestes du quotidien, la capacité de faire des plans à long terme, la liberté d'être spontané. Et c'était sans compter tout le reste qu'il avait perdu. Une épouse couchée sous terre depuis des décennies, plusieurs amis d'enfance, deux de ses frères. Des deuils en série.
Gagnant à vie. Ironique quand on a 92 ans et qu'on a déjà dépassé sa longévité espérée par des statisticiens aguerris, mais réjouissant tout de même. Quatre de ses petits-enfants avaient tenté, certains accompagnés de leurs parents, de convaincre Fernand de mettre le billet à leur nom. «Plus payant pour la famille. Logique. Raisonnable», avaient-ils argumenté. Mais Fernand avait cessé de faire confiance à qui que ce soit le jour où il s'était ramassé dans un CHSLD.
Il avait signé l'endos de ce présent. Offert à lui. De lui. Et sans plus attendre, avait appelé le premier déménageur dans le bottin téléphonique. «J'ai besoin d'un déménageur ce soir!» «Qu'avez-vous à déménager?» «Moi-même. Et une plante. Ou une fleur. Je ne sais pas trop. Mais j'insiste, je veux un déménageur, c'est symbolique.»
Quand on déménage, on le fait avec des déménageurs. En taxi ou en transport adapté, ça n'a pas le même panache, pensait Fernand, qui avait accepté de payer une prime pour le dérangement de dernière minute. Dans le temps des Fêtes de surcroît.
Il passerait le jour de l'An au manoir. Finis les jours qui se comptent en pilules, les semaines en cabarets, les mois en bains. Bon, il continuerait à prendre sa médication, mais s'installerait dans un tout-inclus pour vieillards. Il mangerait dans des assiettes en porcelaine, aurait un minibar à même sa chambre, un extra pour les soins personnalisés quotidiens. Pas de problème. Au diable les dépenses.
En déposant le poinsettia sur sa nouvelle table de nuit, Fernand se souvint de ces Noëls aux dindes farcies, aux chants d'église et aux beaux habits. La bénédiction paternelle qu'il avait reçue, puis donnée lorsque minuit approchait. Le poinsettia que sa mère entretenait avec soin à l'année, un végétal dont il avait hérité. La vieillesse avait de beau les souvenirs heureux que Fernand aimait revisiter. Le temps n'avait pas abîmé sa mémoire et pour cela, le nonagénaire était reconnaissant. Quand les jours étaient trop longs, il allait cogner à la porte de son enfance, revivait ses grandes victoires ou les premiers moments de son grand amour. Il repassait la naissance de ses trois enfants. Les marées hautes et les marées basses de leur trajet vers l'âge adulte. L'ancien poissonnier se rappelait également ces années à remplir les paniers de ses clients les plus fidèles. Certains étaient devenus des amis.
Il se souvenait aussi des paroles que son père répétait. «Un homme debout, c'est un homme qui choisit sa route.»
Ça lui donna l'envie de prendre des résolutions pour la nouvelle année, même s'il n'avait aucune garantie d'y survivre. Il profiterait des jours devant lui. Ne fermerait pas la porte aux petits moments heureux cachés entre les repas. Il serait généreux. Il tenterait de se fabriquer d'autres souvenirs à emporter. Il écrirait une lettre à chacun de ses enfants pour leur dire qu'il les aimait toujours autant malgré la distance que les années avaient créée. Eux toujours en accélération. Lui au ralenti.
«Un homme debout, c'est un homme qui choisit sa route.»
En se couchant dans son nouveau lit, ce 27 au soir, il se dit qu'il partirait en souriant. Même si la mort l'effrayait. Couché dans sa nouvelle chambre ou assis dans son vieux fauteuil, il partirait debout.
Enveloppé dans cette pensée, Fernand s'endormit paisiblement. De l'autre côté du mur, Renée priait pour que son nouveau voisin ne soit pas trop malcommode. Sous le même toit, Juliette terminait dans le noir de plier ses jaquettes de Noël, Roland ronflait déjà avec l'aide de ses pilules rouges et vertes, de saison, Georgette se berçait frénétiquement sur Vive le vent et Armand passait l'arme à gauche.
Avant son grand départ souriant, Fernand ne se doutait pas des rencontres surprenantes qui l'attendaient. D'une en particulier qui le tiendrait dans le présent.