Le conte à relais: un Noël sans patates en poudre (1)

La période des Fêtes en est une de partage, de fantaisie, mais aussi d'introspection. Dans cet esprit, les journaux de Groupe Capitales Médias vous proposent un conte, publié en six volets, qui saura vous faire sourire, mais aussi réfléchir. Signés de la main de journalistes de nos six journaux, les chapitres de ce conte à relais, illustrés par nos caricaturistes, vous feront voyager à coup sûr. Bonne lecture!
PREMIER DE SIX
Renée regardait pour la millionième fois une reprise d'un film d'Astérix, proposition classique de Ciné--cadeau, assise dans son lit, le piqué remonté jusqu'au cou. À la fin de la vue, on viendrait la voir une dernière fois s'assurer qu'elle ne manquait de rien avant le coucher.
27 décembre. N'est-ce pas là la journée la plus triste de l'année, une fois qu'on a quitté l'enfance? se demanda l'octogénaire, soudainement nostalgique de ces hivers d'autrefois où la semaine de relâche hivernale n'était qu'une longue suite de batailles de boules de neige et de glissades en luge.
Le réveillon du 24 avait été chaleureux. Quelques semaines auparavant, les résidents du manoir avaient fabriqué des ornements de Noël avec de vieux volants de badminton et des décorations en feutre, qui égayaient maintenant la grande salle de séjour où on avait installé un immense sapin aux arômes réconfortants. Au foyer, on avait accroché des bas de Noël au nom de chacun dans lesquels les préposés aux bénéficiaires avaient glissé quelques friandises et mots gentils, faisant en sorte que ce soir-là, personne n'avait été oublié.
Les plus chanceux étaient partis réveillonner avec leur famille. Comme d'autres, Renée avait pour sa part reçu la visite de Bruno et de Sylvain, avec épouses et enfants.
Ses deux fils s'étaient donné rendez-vous à la résidence pour passer un peu de temps avec elle, comme ils le faisaient chaque année depuis les sept ans qu'elle y vivait. Ils lui avaient apporté les traditionnels chocolats, un poinsettia et un nouveau peignoir en guise de présents. Tout allait bien pour eux : occupés avec le boulot, les enfants performaient bien à l'école, tout le monde était en santé et personne ne manquait de rien.
Comme chaque année, c'est avec un pincement au coeur qu'elle embrassait les siens, pressés de partir pour aller festoyer autre part. Mais bien que déçue de ces rencontres qui s'espaçaient toujours un peu plus, Renée ne s'en plaignait pas. Quelques-uns de ses voisins ne voyaient personne d'autre que les employés du centre à l'occasion de Noël, se contentant d'une rare visite motivée par la culpabilité des leurs, s'ils avaient une famille tout court.
Mais au moins, le 24 décembre, chacun avait le coeur à la fête. On servit un repas copieux : un rosbif nappé de sauce, des carottes, des betteraves marinées et des pommes de terre en purée. Des vraies, pas les patates en poudre qu'on servait le reste de l'année par souci d'économies. Une savoureuse bûche de Noël à la vanille vint compléter le festin.
Par la suite, on avait chanté des cantiques de Noël, on avait joué aux cartes et on avait dansé, comme autrefois dans les salons où les familles, beaucoup plus nombreuses, ne se limitaient pas qu'à un patronyme. On avait ri et même pleuré en se racontant des souvenirs de temps des Fêtes passés, du temps où les anecdotes étaient nombreuses et empreintes de bonne volonté. 
Le lendemain, la benjamine de Renée, Carolanne, est venue passer plusieurs heures avec elle. Sans enfant, la belle parcourait le monde entier en sac à dos, en prenant soin d'envoyer à sa mère des cartes postales des quatre coins du globe. Renée conservait précieusement celles-ci dans une vieille boîte de biscuits métallique qui reposait sur sa table de chevet. Il lui prenait régulièrement l'envie de les relire, si bien qu'elle connaissait par coeur chacune d'entre elles.
Carolanne lui parla de ses plus récentes aventures, faisant rêver sa mère qui n'avait jamais eu l'occasion de partir à la conquête du monde. Elle n'avait pris l'avion que quelques fois en direction des États-Unis, mais elle avait toujours rêvé en secret de s'envoler vers le vieux continent. 
À la tombée du jour, les deux se firent la bise et se souhaitèrent le meilleur dans l'attente de se revoir une prochaine fois.
Puis, ce fut le 26 décembre. Retour à la routine jusqu'au jour de l'An, où ce serait à nouveau soir de fête. Mais ces quelques jours qui séparent les deux fêtes semblaient une éternité.
Renée se désintéressa d'Astérix et regarda dehors. Une fine neige tombait dans le stationnement de la résidence, comme si on le saupoudrait de sucre en poudre. Le ciel était noir et violet. Seul le lampadaire éclairait l'endroit d'un halo orangé. Des décorations lumineuses clignotaient de l'autre côté de la rue.
Renée ignorait que dans quelques secondes à peine, un événement changerait sa vie à jamais.