Le chant de sainte Carmen de la Main: tragédie musicale

Tous les éléments pour transformer Sainte Carmen de la Main en spectacle musical étaient déjà prêts à éclore dans la partition originale. Sous les soins expérimentés de René Richard Cyr et de Daniel Bélanger, la pièce de Michel Tremblay renaît sous les traits d'une tragédie musicale coup de poing.
Le duo formé par le metteur en scène et le compositeur avait déjà fait ses preuves avec Belles-soeurs, mais frappe dans le mille à nouveau.
Ce qui fascine, c'est à quel point cette pièce, née en 1976 en plein coeur d'une effervescence souverainiste, prend un sens nouveau en 2014, à la lumière des récents soulèvements populaires.
Car là est toute la force émotive de ce que certains décrivent comme la pièce la plus politique de Tremblay. En même temps qu'elle nous force à ouvrir les yeux sur un univers qu'on préfère souvent éviter du regard, soit celui des poqués et des marginaux qui peuplent nos villes, elle offre aussi un message qui vient nous chercher plus profondément, sur l'importance de l'espoir, de l'émancipation et de la fierté.
Les choeurs recréés par le duo Cyr-Bélanger constituent à eux seuls l'un des personnages les plus intéressants de la pièce. Ce choeur polymorphe de prostitués, de travestis, d'homosexuels et de ratés (on remarque d'ailleurs la présence d'Ève Landry, la Jeanne d'Unité 9) ne fait pas que soutenir la pièce, il la fait vibrer au bon diapason, appuyé par les musiciens discrètement placés en coulisses. Les plus beaux moments a capella rappellent des chants grégoriens et emplissent la salle d'une solennité touchante de simplicité.
Si le statisme des personnages secondaires pendant les longs monologues en première partie agace un peu, le désagrément est vite effacé par la truculence des créatures de l'univers de Tremblay, toutes plus grandes que nature.
Dans ce monde de poqués de la Main, Carmen (Maude Guérin), chanteuse western du Rodéo, est accueillie en héroïne à son retour de Nashville où elle est allée se perfectionner. Elle revient gonflée à bloc par le désir de redonner un peu de fierté et d'amour-propre à cette faune bigarrée. «La Main a le droit d'exister, faut juste l'aider à s'en rendre compte», déclare-t-elle. À la fois féroce et angélique, Maude Guérin incarne à merveille cette Carmen qu'on suivrait, à la suite de l'attachante Bec-de-Lièvre (Éveline Gélinas), jusqu'au bout du monde.
Certains voudront lui mettre des bâtons dans les roues, comme France Castel, qui incarne une jubilatoire Gloria très en voix, dans ce rôle de vieille chanteuse déchue de musique sud-américaine déterminée à faire un come-back.
Pointes d'humour rafraîchissantes
Si le propos n'était pas aussi pertinent, et les pointes d'humour aussi rafraîchissantes (notamment les apartés saugrenus sur l'enfance de Carmen), la galerie de personnages de Tremblay pourrait tomber dans la caricature. On a d'ailleurs craint un peu au début que le Maurice de Normand D'Amour soit un peu surjoué côté macho, mais c'était avant de voir de quel bois il se chauffait, dans le crescendo implacable qui s'échelonne entre Carmen et lui, alors qu'il s'amuse à anéantir tout l'espoir de la fiévreuse chanteuse western galvanisée par son succès.
Benoît McGinnis, en inquiétant Tooth Pick, nous est servi comme un coup de poing en fin de parcours, nous enfonçant toute l'euphorie des moments précédents comme une boule amère dans la gorge.
C'est bien une tragédie musicale qu'on nous sert, avec une finale entonnée en choeur, qui nous entre droit au coeur.
Le chant de sainte Carmen de la Main, créé par le Théâtre du Nouveau Monde, est présenté à nouveau samedi, ainsi que les 17 et 18 janvier, à la salle Albert-Rousseau.