Le cerveau des gens en dépression

La relation entre le physique et le mental me semble mal comprise en ce qui a trait à la dépression. Beaucoup de personnes imaginent à tort que les déprimés sont victimes de leur cerveau détraqué.
Selon le réputé psychiatre américain Breggin, il n'y a aucune cause biologique connue de la dépression. Certaines maladies engendrent de la dépression, mais c'est par ricochet. Ce que le Dr Breggin veut dire, c'est que les dépressions majeures typiques, en dehors d'un contexte médical particulier, ne sont pas occasionnées par des cerveaux foncièrement défectueux.
Par ailleurs, bien sûr que le cerveau des gens déprimés n'est pas exempt de toute transformation biologique ou «chimique» transitoire. Le corps et l'esprit étant intimement liés, des répercussions physiques se manifestent automatiquement à la suite de nos émotions, mais de façon temporaire, et vice versa. Dans le cas des dépressions typiques, il s'agit de changements normaux, mineurs et temporaires et non de pathologies graves du cerveau.
Des échanges bidirectionnels constants s'effectuent entre notre cerveau, notre organisme et notre vécu. Ainsi, le bonheur éprouvé en écoutant de la musique s'appuie physiologiquement sur le relâchement de substances opioïdes dans le cerveau. Le calme ressenti à la vue d'un beau plan d'eau s'accompagne d'un accroissement de l'amplitude des ondes alpha au niveau du cerveau. Autrement dit, notre cerveau réagit en fonction de ce que nous vivons. Nous ne sommes pas à la merci de notre mécanique cervicale. Actuellement, en neuropsychologie, on découvre de plus en plus de liens entre les difficultés psychologiques et des manifestations relativement au fonctionnement du cerveau. Mais ces manifestations purement biologiques sont modifiables par des expériences humaines, incluant la psychothérapie, par exemple, sans aucune intervention chimique. Le psychiatre américain Gabbard, auteur du livre Psychodynamic Psychiatry in Clinical Practice écrit : la psychothérapie à elle seule peut modifier le fonctionnement du cerveau de façon permanente.
L'anatomie du cerveau est beaucoup plus malléable qu'on croyait. Nos expériences, nos apprentissages, et même la qualité de notre environnement engendrent des changements aux cellules de notre cerveau tout au long de notre vie. Notre vécu peut donc modifier la structure de notre cerveau.
Par exemple, les neurones de rats élevés dans des environnements plus stimulants sont beaucoup plus branchés. Cet environnement rehaussé stimule ces rats au point que leur cerveau s'en trouve amélioré. Un exemple chez les humains : le nombre de dentrides neuronales du centre du langage dans le cerveau est proportionnel au niveau de scolarité d'un individu. Autrement dit, plus un individu gravit les échelons de scolarité, plus il active le développement de son cerveau en ce qui a trait au langage.
Or, je crois fermement en la capacité des humains à opérer en eux des changements draconiens. Bien que nous soyons limités par notre hérédité, nous avons tout de même une marge de manoeuvre impressionnante. N'oublions jamais que nos gènes transportent en nous des prédispositions et non un destin implacable. On utilise souvent les recherches faites sur de vrais jumeaux pour démontrer l'influence de l'hérédité. Mais ce qui me fascine, c'est exactement le contraire : malgré un partage intégral du même bagage héréditaire, quand l'un des jumeaux est atteint du diabète ou de la schizophrénie, l'autre a moins de 50 % des chances d'en être aussi victime. Les vrais jumeaux partagent pourtant, en plus, un environnement biologique et social semblable, du moins au cours de leur enfance. À la naissance, le cerveau des vrais jumeaux, pourtant issu exactement des mêmes cellules d'origine, présente déjà des différences majeures! L'explication me semble simple. Chaque individu prend continuellement des décisions inconscientes qui influencent le cours de sa vie, et ceci dès le moment de sa conception.
En ce qui concerne les antidépresseurs, les gens pensent d'emblée que la «chimie du cerveau» doit être modifiée exclusivement par des médicaments s'ils sont en dépression. Ce qui est totalement faux. De plus, même si on reconnaît une efficacité relative aux antidépresseurs, leurs modes d'action ne sont pas encore élucidés. Les connaissances du cerveau ne sont pas aussi avancées qu'on pense.
Je suis étonné que l'excellent rapport intitulé Médicaments psychotropes et usages élargis : un regard éthique, rédigé par un groupe d'experts québécois à l'intention d'un ministère provincial du Québec, en 2009, n'ait pas eu plus d'écho dans les médias. Il y est écrit : «Les connaissances sur le cerveau, sur le mode de fonctionnement des médicaments et leurs effets secondaires à long terme sur le système nerveux central demeurent limitées à ce jour [p. 172].»
Je peux vous assurer en tout cas que la théorie du «débalancement chimique» comme explication de la dépression est maintenant totalement discréditée scientifiquement et que la psychiatrie américaine s'en dissocie après l'avoir disséminée.