Guitare à la main, Janick Larocque, préposé aux bénéfiaires à l'hôpital Saint-François-d'Assise, fait ses tournées des chambres gratuitement. Il fait ça pour faire plaisir aux gens, tout en pratiquant. Les infirmières et les autres patients en profitent pour écornifler.

«Le centre Bell, une personne à la fois...»

Dans un petit cahier jaune, Janick Larocque fait signer les personnes pour qui il joue de la guitare. Les gens en profitent pour lui écrire un message, t'es beau, t'es fin, tu joues bien. Et tu nous fais du bien.
Janick a 22 ans, il travaille comme préposé aux bénéficiaires à l'hôpital Saint-François-d'Assise. Il joue de la musique aux patients. Il arrive toujours une heure avant le début de son quart de travail, sa guitare sur l'épaule. Il fait le tour des chambres. «Vous voulez une chanson?»
Il fait la même chose pendant son heure de souper. «Je mange mon lunch en 20 minutes, ça me laisse 40 minutes pour jouer.»
Janick, évidemment, fait ses tournées gratuitement. Il fait ça pour faire plaisir aux gens, tout en pratiquant. «De mon point de vue, je ne suis pas encore un super musicien, je le fais surtout pour la relation avec les gens. J'aime voir l'expression sur leur visage. Je le fais parce que j'aime ça.»
C'est un «Patch Adams» à la guitare. 
Ou, comme dit Janick, «le Bon Jovi de l'hôpital».
Il a commencé à faire ça pendant qu'il étudiait pour devenir préposé, alors qu'il travaillait dans une résidence privée pour personnes âgées. Plusieurs souffraient d'Alzheimer. «On s'est rendu compte qu'ils étaient plus calmes pendant les traitements, que ça les apaisait beaucoup.»
Quand il a été embauché à l'hôpital, il y a six mois, la guitare a suivi. «Au début, j'avais l'air d'un extraterrestre, mais les gens s'y sont habitués. Maintenant, ils me disent que ça paraît quand je ne suis pas là.» 
Janick aimerait mesurer, pendant trois semaines, l'effet de sa musique sur les patients. «Si j'arrive à démontrer que les gens guérissent plus vite, qu'ils restent moins longtemps à l'hôpital, que ça fait économiser de l'argent, ils pourraient créer un poste de musicien à temps plein...»
Le gars a de la suite dans les idées. Il me montre un tatoo, qui couvre l'épaule et tout le haut de son bras droit. Des arbres, les quatre saisons, une phrase en anglais, «What you give is what you get», c'est son motto dans la vie. 
Tu donnes, tu reçois. 
On est montés ensemble au B5, il a salué une dame en passant, elle a levé les yeux de son tricot. «Salut ti-coeur, on se voit tantôt!» Ti-coeur est une habituée, hospitalisée depuis quatre mois, en isolement. «Il y en a beaucoup sur l'étage, je dois jouer dans le cadre de porte.» Les infirmières et les autres patients en profitent pour écornifler.
Janick a un répertoire de gars de 22 ans, composé surtout de musique anglophone et québécoise. «Les gens aiment ça, même si ce n'est pas leur style. J'adapte les chansons, je les joue doucement. Une fois, une madame m'a demandé Fais-moi la tendresse de Ginette Reno. Je l'ai apprise pendant la nuit, je lui ai jouée le lendemain. C'était tellement pas mon style!» La madame était contente.
Il a son classique, Hallelujah de Leonard Cohen. C'était la chanson préférée d'une de ses patientes, transférée aux soins palliatifs. Il est monté la voir, lui a jouée. «La famille était là, autour d'elle, ils pleuraient avec la musique, elle allait mourir.»
Il l'a jouée pour Ti-coeur quand j'étais là. La dame s'est allongée dans son lit d'hôpital, comme s'il s'agissait d'un récamier. Janick a joué aussi une chanson de circonstance, quand on est confiné à une chambre d'hôpital depuis quatre mois, Daniel Bélanger, Rêver mieux. Ti-coeur a fermé les yeux.
Elle a eu droit à quatre chansons, Janick a regardé sa montre, 16h. «Tadam! C'est la fin, c'est l'heure d'aller travailler!» Ti-coeur a dit : «Parfait mon beau garçon, tu vas aller loin!» Janick ne pense pas à ça, il est heureux. «Je fais ce travail parce que j'aime les gens. Ils sont blessés, ils ont mal, je prends le temps pour eux.»
Je vous ai dit qu'il avait 22 ans? 
Avant de devenir préposé, il s'est essayé dans la vente, a étudié et travaillé là-dedans, en se disant qu'il serait entouré de gens. Il n'a pas aimé la relation à sens unique, le cossin à vendre entre lui et l'autre. 
Il savait que ce n'était pas sa place, n'arrivait pas à trouver la sienne, jusqu'à ce qu'il décroche un petit boulot dans un bingo aux Saules. «Ça a été ma première expérience avec les personnes âgées, j'ai adoré ça. Pas longtemps après, quelqu'un m'a parlé du cours de préposé, je me suis inscrit.» 
Il a trouvé sa place.
En plus, il peut jouer de la musique. Sa première guitare était électronique. «Quand j'étais jeune, j'étais un gamer. J'avais fait le tour de Guitar Hero, je me suis dit que je devrais m'acheter une vraie guitare. J'avais à peu près 15 ans, je suis parti m'acheter une guitare électrique et un ampli, pis j'ai cassé les oreilles de mes parents! J'ai appris sur le tas, je dirais que je m'en viens moins pas bon...»
Les messages dans le cahier jaune sont dithyrambiques. Et ils ne parlent pas juste de musique. «Merci de prendre le temps d'égayer le coeur des gens», «Tu fais énormément de bien aux gens qui en ont besoin», «Tu as un grand coeur».
Janick me fait lire un commentaire, qu'une dame lui a dicté. «T'es très fin, mais il faut que je parte.» Elle était atteinte d'Alzheimer.
L'idée du cahier lui est venue il y a deux semaines. Il y avait une douzaine de témoignages dedans quand je l'ai feuilleté. «Je numérote les patients, ça me fera des souvenirs. Et, si je suis pour faire ça 10 ou 15 ans, que je joue pour des milliers de personnes, je pourrai dire que j'ai fait le Centre Bell, une personne à la fois...»
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Sur cette note, je file en vacances, de retour le 20 août.