Encore aujourd'hui, Pierre Harvey se demande pourquoi les athlètes avaient dû faire les frais d'une décision politique.

Le carrefour russe de Pierre Harvey

La présence de Pierre Harvey dans la ville olympique de Sotchi n'a rien d'anodin. Après tout, l'ancien fondeur est le père de l'une des têtes d'affiche de l'équipe canadienne, en plus d'agir comme analyste des courses de ski de fond à la télévision d'État. Mais pour lui, la Russie est aussi le pays qui aura fortement influencé le déroulement de sa carrière.
Noël, 1979. Le cycliste de 22 ans fignole sa préparation pour les Jeux olympiques d'été de Moscou, prévus six mois plus tard. Ce qu'il ignore encore, c'est que le Canada se joindra à un boycottage d'une cinquantaine de pays pour s'élever contre l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique dans cette nuit du 24 au 25 décembre.
Son espoir de faire mieux que sa 24e place à la course sur route aux Jeux de Montréal en 1976 vient de s'envoler en fumée. Car à l'époque, l'athlète des neiges ne sait pas encore qu'il deviendra le meilleur fondeur de l'histoire du pays jusqu'à l'arrivée de fiston Alex sur la scène mondiale.
«Je n'ai jamais pensé à cela de cette façon-là, raconte Pierre Harvey. Mais s'il n'y avait pas eu de boycott aux Jeux de Moscou, en 1980, je n'aurais peut-être pas fait de transfert dans le ski de fond, je n'aurais probablement pas découvert le talent que j'avais dans ce sport ni cherché à savoir jusqu'où je pouvais aller là-dedans parce que j'aurais peut-être arrêté ma carrière après les Jeux [de 1980]. Qui sait, peut-être aussi qu'Alex n'en aurait pas fait non plus», raconte ce visage connu des sports d'hiver.
Harvey en a toujours voulu aux gouvernements de l'avoir privé de cette participation aux Jeux olympiques. Il se demande encore pourquoi les athlètes avaient dû faire les frais d'une décision politique.
«Pourquoi faire payer les athlètes quand des politiciens se chicanent! Pourquoi pas les écrivains, les manufacturiers, les industriels, etc. Dans ce temps-là, la paye d'un athlète, c'était de participer aux Jeux. Après quatre ans de préparation, on te dit que tu n'y vas plus. Je m'étais entraîné plus de trois heures par jour après les Jeux de Montréal en me disant qu'à Moscou, je ferais mieux que ma 24e place. Imagine aussi la gymnaste de 16 ans, qui voit sa seule occasion disparaître parce qu'à 20 ans, son corps ne lui permettra pas d'aller aux Jeux dans cette discipline», rappelle ce quadruple athlète olympique.
Pire encore, il avait étiré son cours universitaire en génie sur six ans au lieu de quatre pour mettre toutes les chances de son côté, sacrifiant une session pour aller rouler en Floride l'hiver précédant les Jeux de Moscou.
«Je n'avais pas l'impression de faire des sacrifices, je le faisais d'abord par satisfaction. Je me disais que si j'allais aux Jeux, ce serait mon salaire», explique celui qui a remisé son vélo pendant quatre ans après le boycottage moscovite.
La métamorphose
Le cycliste se métamorphose alors en fondeur. Et lorsqu'il regarde dans la lorgnette du passé, Pierre Harvey n'y voit qu'un ciel bleu. «Ç'a été un mal pour un bien, ça m'a fait réaliser que j'avais de meilleures chances en ski de fond qu'en vélo. En bout de ligne, j'ai été un bien meilleur fondeur que cycliste.
«Pour gagner en vélo, il aurait fallu que je me dope, et ça, il n'en était pas question. Je n'avais aucune intention de le faire, et en plus, j'étais marié à une femme docteur en médecine du sport. Je suis fier de ça, Alex a été élevé de la même façon. Il n'y avait qu'une ligne à suivre et elle était droite.»
En ski de fond, Harvey découvrira qu'il est possible de s'entraîner en solitaire pour rivaliser avec le reste du monde contrairement au vélo, où les différentes compétitions sont infernales face à des adversaires «crinqués aux stéroïdes». Il découvre qu'en ski de fond, il n'a pas besoin d'un peloton pour progresser et qu'un déménagement en Europe n'est pas nécessaire, comme celui qu'il aurait dû s'imposer en vélo.
En 1984, il y a exactement 30 ans, il a représenté le Canada en ski de fond aux Jeux de Sarajevo, s'offrant une 20e place au 50 km ainsi qu'une 21e aux 15 km et 30 km. Quelques mois plus tard, il deviendra le premier athlète canadien à participer aux Jeux olympiques d'hiver et d'été, la même année. Ce qui n'était qu'un défi, à l'origine, deviendra une page d'histoire.
«Au printemps 1984, je me disais que ce serait juste comique si je pouvais faire les Jeux de Los Angeles en cyclisme. À mon retour de la saison de ski de fond, la compagnie qui m'employait a fait faillite et cette année-là, Me Marcel Aubut avait organisé une activité de financement pour moi, où on m'a donné 20 ou 25 000 $. Comme j'étais sans emploi, mais que je n'étais pas pris à la gorge, je me suis donné un mois pour vérifier si l'objectif était réalisable.
«Je me suis qualifié pour le 100 km contre-la-montre et à la dernière minute, l'entraîneur m'a demandé d'aider Steve Bauer à la course sur route, tout comme Alain Masson [lui aussi un ancien fondeur]», se souvient celui qui bouclera son parcours olympique, quatre ans plus tard, avec des 14e (30 km), 17e (15 km) et 21e (50 km) places en ski de fond aux Jeux de Calgary.
***
<p>En 1984, Pierre Harvey a marqué l'histoire olympique canadienne en devenant le premier athlète du pays à participer aux Jeux d'hiver et d'été la même année.</p>
Les tricheurs étaient victimes de leur système
Lorsqu'il assiste aux Jeux olympiques, à une étape de la Coupe du monde ou qu'il participe à une compétition amicale de maîtres fondeurs, Pierre Harvey revoit souvent d'anciens rivaux de son époque. Maintes fois devancé au fil d'arrivée, il ne tient pas rigueur à ceux qui prenaient des raccourcis chimiques pour grimper sur le podium.
Il y a deux ans, il a revu un ancien fondeur kazakh, septuple médaillé olympique, dont trois fois sous les couleurs de l'ex-URSS. «Je l'ai revu en Suède, on a placoté ensemble. C'en était un qui était dopé à l'os, il a tout gagné. Que veux-tu, c'était l'époque... Il ne me l'a jamais dit, mais on le sait tous», dit-il sur un ton qui n'a rien de revanchard.
«J'aurais eu beau pleurer, me rouler par terre, je ne pouvais rien y changer. J'essayais de faire de mon mieux, en voyant ce que ça donnerait. Parfois, c'était un peu décourageant, mais on reprenait espoir avec une 12e position et on visait le top 10. Je ne leur en veux pas, ils suivaient les traditions de leur peuple. Eux, c'était ça; nous, c'était [l'ancien premier ministre] Maurice Duplessis qui donnait des bouteilles de gin pour se faire élire...
«Ça faisait partie des normes du temps, le système était fait ainsi. Ce n'était pas l'athlète russe qui décidait de se doper, c'était son pays qui lui disait de gagner à tout prix. Leur objectif était de battre les États-Unis dans la guerre olympique. Le peuple n'avait rien à manger pendant l'hiver à part des patates et de la choucroute, mais lorsqu'il voyait un des leurs sur le podium, ils se disaient qu'ils étaient meilleurs que les Américains. On appelait ça l'héroïne du peuple», raconte Pierre Harvey.
À 56 ans, il est toujours actif. À Sotchi, il a apporté ses skis, comme il le fait chaque fois qu'il retourne aux Jeux, n'ayant raté que ceux de 2006 depuis sa retraite. Avant de partir de Québec, il a même participé à une compétition à Rimouski.
«Je suis persuadé que ces gars-là ne font même plus de sport, alors que moi, je prends encore plaisir à être actif», dit celui qui n'a jamais revu l'ami finlandais qui le suivait toujours au fil d'arrivée, ou vice-versa. Du jour au lendemain, celui-ci avait remporté le Championnat du monde, sans avertissement. La honte l'avait ensuite poussé hors des pistes.
Aux Jeux de 1988, quatre Soviétiques qu'il battait régulièrement dans les semaines précédentes le devancent dès la première course. Il n'a pas à chercher loin pour comprendre. À son retour de Calgary, il veut renoncer à la fin de la saison «parce que j'étais écoeuré de me faire voler». Il s'y rend malgré tout pour y remporter le 30 km de Falun et le 50 km d'Oslo.
Quelques mois plus tard, en septembre, naîtra Alex Harvey!
Pistes sur mesure pour les Russes
En 2010, Pierre Harvey avait soumis sa candidature pour dessiner les pistes de ski de fond aux Jeux olympiques de Vancouver. On avait plutôt accordé le mandat à un Norvégien, histoire de faire preuve de neutralité. Pour celles du complexe de ski et de biathlon Laura, construit sur le massif Psekhako, tout près de la commune de Krasnaïa Poliana, c'est le contraire. Tout a été pensé pour favoriser les fondeurs locaux.
«Les parcours sont dessinés pour les avantager. Les fondeurs russes sont choisis selon leur moteur, avant tout. Pour cela, les descentes se retrouvent plus au début du parcours, alors si leur coureur tombe, il aura le temps de se relever et crinquer dans le fond pour la montée finale. Les Russes ne se sont pas posé la question, bien sûr qu'ils font du favoritisme. Nous, on est parfois plus catholiques que le pape, tandis qu'eux, le pape...», dit en riant l'analyste, qui sait que son fils Alex possède une chance de podium - notamment par sa capacité de bien gérer la pression -, «bien qu'il y a 15 Alex Harvey sur la ligne de départ qui sont aussi bons les uns que les autres».
***
<p>Pierre Harvey avec bébé Alex (1989)</p>
<p>Serment de l'athlète (JO de Calgary, 1988)<br /><br /></p>
<p><span> </span></p>
Retour sur images
>> Pierre Harvey avec bébé Alex (1989)
«Mireille avait accouché d'Alex en septembre 1988, c'est lors d'une sortie qu'on a faite au printemps. Quand j'entendais mes chums dire qu'ils ne pouvaient plus s'entraîner parce qu'ils avaient des enfants, je leur disais : "Ben voyons donc! J'en ai eu trois et je n'ai jamais raté un matin d'entraînement." On les amenait avec nous dans des traîneaux. Alex avait commencé avant ça, il était super content. Vers l'âge de deux ans, il mettait ses skis deux minutes et rembarquait dans le traîneau...»
>> Serment de l'athlète (JO de Calgary, 1988)
«Ça, c'était hot. J'étais un petit peu nerveux, tu sais qu'il y a des millions de personnes qui t'écoutent. La dame qui faisait le serment des arbitres juste avant moi s'était trompée complètement... J'avais trois phrases à lire, j'ai dû les répéter 50 fois pour ne pas bafouiller et j'ai fait ça comme il faut. C'était un bel honneur, mais je ne sais même pas comment on m'avait choisi pour faire le serment de l'athlète. Je l'avais su deux jours avant. C'était aussi la première fois que j'entrais dans le stade lors des cérémonies d'ouverture parce que je ne l'avais pas fait à Montréal, Sarajevo et Los Angeles.»
<p>À Sarajevo (1984)</p>
<p>À Falun (2012)</p>
<p><span> </span></p>
>> À Sarajevo (1984)
«Ça, c'est Mireille [Belzile] que l'on voit sur le bord du parcours et qui est en train de me donner mon intervalle à l'épreuve du 50 km. Lorsqu'elle était étudiante en médecine, elle avait l'habitude de nous rejoindre en Europe pendant la semaine de relâche et elle soignait nos petits bobos... Je me souviens qu'à certains endroits, c'était tellement bruyant que l'entraîneur criait pour me donner les informations, mais je lui disais de parler calmement, que mon cerveau entendait tout tellement j'étais dans ma bulle.»
>> À Falun (2012)
«La première victoire d'Alex. C'était hot, parce que ça se passait à Falun [Suède], où j'avais gagné, 25 ans plus tôt. Ça ne s'est jamais vu, un fils d'ex-fondeur qui fait encore mieux que son père. C'est rare, parce que le fils a souvent le goût de faire autre chose. Je suis content et fier d'Alex, mais je ne m'attendais jamais à ça. Je pensais qu'à 16 ans, il arrêterait le ski. Ce que j'aime, c'est de le voir bien équilibré entre l'entraînement et sa vie sociale. Le carburant le plus important, c'est le plaisir, et tout ce que je lui demande, c'est s'il a encore du fun. La journée où il n'en aura plus, il arrêtera.»