Xavier Dolan devra évaluer le travail d'un de ses pairs : Denis Villeneuve, qui soumet son film Sicario.

Le calme avant le chaos à Cannes

À  24 heures de la projection du film d'ouverture de 68e Festival de Cannes, il règne un calme indolent, accentué par le temps resplendissant. Les ouvriers se hâtent lentement, les festivaliers déambulent sans se presser. Même les marches n'ont pas encore revêtu leur tapis rouge - il est enroulé en bas. Mais il y a une tension perceptible, celle du déferlement cinématographique qui s'en vient et qui va s'abattre avec fracas dans les prochains jours : le film d'ouverture, les premiers films de la compétition et la projection hors concours de Mad Max : la route du chaos, jeudi.
<p>Des affiches de <i>Mad Max : la route du chaos</i> sur la façade d'un hôtel à Cannes.</p>
<p>L'actrice anglaise Sienna Miller</p>
Les premières critiques du nouvel opus post-apocalyptique de George Miller sont dithyrambiques. Mardi, je me sentais d'ailleurs un peu comme le héros principal sur lequel la guigne s'acharne : une correspondance manquée, six heures de retard et une valise égarée, Dieu sait où... C'est quand même un peu moins l'enfer que pour Max.
Dans le contexte, il est rassurant de voir que Cannes, c'est le changement dans la continuité : les escabeaux sont déjà là et l'hôtel Majestic vend encore sa façade au prochain Hunger Games (La révolte 2). Un tour au Palais des festivals s'impose aussi. Le bunker massif, qui jure autant sur la Croisette que le complexe H sur la Grande Allée, vient tout juste de subir trois programmes successifs de travaux d'embellissement et de remise aux normes. Ça ne paraît pas beaucoup...
Reste que c'est là que s'ouvrira le Festival avec un film réalisé par une femme, pour la deuxième fois de son histoire. Emmanuelle Bercot y présentera, hors compétition, La tête haute, avec Catherine Deneuve. Une concession aux critiques adressées à ce festival ancré dans ses habitudes et réfractaire aux changements. Au point de demander à ses vedettes de modérer leurs égoportraits sur le tapis rouge.
Égoportraits défendus
L'affaire peut sembler ridicule à distance, mais Thierry Frémaux, le grand manitou du Festival, a fait une sortie pour dénoncer ces portraits «ridicules et grotesques». Les omniprésents gardiens de sécurité en veston beige ne joueront pas à la police, mais vont certainement diriger le trafic : on veut augmenter le déroulement de la montée des 24 marches les plus convoitées de Cannes, sur lesquelles veillent le regard bienveillant et le sourire chaleureux d'Ingrid Bergman, format géant.
Dans ce Palais où sont projetés les films dans plusieurs salles, les casiers sécurisés des journalistes regorgent d'informations cruciales. Le mien s'ouvre avec la carte d'accès dont la couleur détermine mon rang social de festivalier dans cette société encore fortement hiérarchisée qu'est la France.
La mienne, la rose à pastille jaune, est un rang en dessous de la blanche. La carte des «1 %» permet surtout de ne pas poireauter dehors avant l'ouverture des portes et d'avoir des sièges réservés.
Quand il s'agit d'un long métrage attendu avec impatience, ça fait diminuer le stress : pas besoin de jouer du coude dans la foule compacte des journalistes prêts à vendre leur mère pour voir le dernier Moretti.
Plus de 50 films seront projetés jusqu'au 24 mai en sélection officielle, dont 19 sont en compétition pour la Palme d'or. Elle sera attribuée par un jury présidé par les iconoclastes réalisateurs Joel et Ethan Coen et qui comprend aussi Xavier Dolan, Prix du jury l'an passé avec Mommy. Le réalisateur prodige devra, entre autres, évaluer le travail d'un de ses pairs : Denis Villeneuve, qui soumet Sicario avec Emily Blunt, Benicio Del Toro et Josh Brolin. Contrairement à l'an passé avec la présence de David Cronenberg et d'Atom Egoyan, le Québécois sera seul à représenter notre cinématographie (avec Bleu tonnerre, court métrage des Saguenéens Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné, présenté à la Quinzaine des réalisateurs).
Cinq films français en compétition
Mais il n'y a pas que Villeneuve qui retient notre attention. La France, par exemple, est surreprésentée cette année avec cinq films en compétition. Parmi ceux-ci, Valley of Love de Guillaume Nicloux, dont c'est la première présence. Il comptera toutefois sur deux acteurs primés : Gérard Depardieu (prix d'interprétation masculine pour Cyrano de Bergerac) et Isabelle Huppert (lauréate pour Violette Nozière et pour Le pianiste). Mais c'est Vincent Cassel qui montera deux fois les marches: pour Mon roi (de Maïwenn) et aussi pour un film italien, celui de Matteo Garrone, Tale of Tales.
Il ne faut présumer de rien, mais Garrone sera à surveiller dans la course à la prestigieuse Palme d'or. Il est reparti deux fois avec le Grand prix du jury, (Gomorra, 2008, et Reality, 2012). Est-ce que cette fois sera la bonne? On verra ça dès jeudi.
Il faudra aussi regarder du côté de Gus Van Sant, The Sea of Trees, avec Matthew McConaughey, et de Todd Hayne, Carol, avec Cate Blanchett et Rooney Mara. Les photographes amateurs juchés sur les escabeaux pourront s'égosiller dans l'espoir d'un sourire furtif.
Lambert Wilson, qui agissait comme maître de cérémonie l'an dernier, sera de retour mercredi. Le directeur de l'opéra de Paris, Benjamin Millepied (époux de l'actrice Nathalie Portman), présentera une chorégraphie inspirée de la scène d'amour de Vertigo d'Hitchcock.
La scène est prête. Moteur... et action!