«Ils sont à la fois victimes et bourreaux...» dit la dramaturge Suzanne Lebeau à propos des enfants soldats.

Le bruit des os qui craquent: l'univers horrifiant des enfants soldats

À l'échelle humaine, il n'y a probablement rien de plus barbare que d'armer un enfant et d'en abuser de toutes les façons pour le transformer en tueur. Suzanne Lebeau a plongé au coeur de l'horreur, passant cinq semaines dans un ghetto de Kinshasa à écouter les récits d'Amisi et Yaoundé. Sa pièce Le bruit des os qui craquent, couverte de prix, témoigne de la tragédie des enfants soldats. En entrevue au Soleil, elle livre un témoignage bouleversant et lucide de l'indifférence des uns et de l'impuissance des autres, mais aussi d'espoir en des jours meilleurs.
Les enfants Joseph (Jean-Philip Debien) et Elikia (Audrey Talbot) dans la pièce de Suzanne Lebeau jouée au Périscope.
«Ils n'ont pas le choix : c'est tuer ou être tué. Ils sont à la fois victimes et bourreaux...» Les années ont passé, mais la blessure à l'âme est encore ouverte. Et le récit qu'en fait Mme Lebeau, presque insupportable. Un de ses protégés a dû assassiner son oncle pour prouver son allégeance à son nouveau «clan»...
Ces enfants, souvent kidnappés ou vendus, sont «abusés de toutes les manières possibles. C'est intolérable». Malgré cela, «ils sont con­sidérés comme des monstres dans leur propre pays». Et c'est encore pire pour les filles. Après, si on réussit à leur faire déposer leur Kalachnikov, «elles ne sont plus rien», sans espoir d'amour avec leurs corps meurtris et flétris par les MTS et les grossesses involontaires...
Après 15 minutes, l'intervieweur a la gorge tellement nouée que les questions s'y étranglent. La dramaturge, elle, continue à témoigner de l'indicible, comme l'infirmière de sa pièce qui relate le destin d'Elikia et Joseph. Obsédée par la question, Mme Lebeau s'est documentée de façon compulsive et est allée sur le terrain. La résilience d'Amisi et Yaoundé a été déterminante : «Sans eux, je n'aurais pas terminé ce texte.»
La dramaturge, reconnue internationalement pour la qualité de ses pièces, a quand même été saisie par le doute. C'est qu'elle destinait Le bruit... aux enfants, pour qui elle écrit depuis plus de 30 ans. «Comment pouvez-vous?» demandaient les adultes, tétanisés par cette sauvagerie.
«Votre devoir...»
Suzanne Lebeau a présenté à 13 classes d'enfants de 9 à 12 ans un documentaire sur le sujet en leur demandant : A-t-on le droit de vous parler de ce sujet? «Ils m'ont répondu : "C'est non seulement votre droit, c'est votre devoir."»
Même réaction à la présentation de la pièce. «Les adultes se sentaient extraordinairement coupables, impuissants. Les enfants, en suivant les péripéties des deux jeunes, y voyaient une histoire d'espoir. C'est le pouvoir ultime du théâtre, celui de la catharsis.» À Québec, la pièce sera présentée aux élèves en après-midi et au grand public le soir.
Pas question pour l'auteure de sous-estimer les capacités des jeunes. «Nos enfants sont trop intelligents et avides de savoir : ils ont soif de comprendre et d'apprendre le monde qu'ils vont modeler.» Ils en savent souvent plus qu'on le soupçonne, surtout à l'heure du multimédia.
D'autant que les enfants soldats ne sont plus une réalité intangible ici, comme l'a prouvé la scandaleuse parodie de justice entourant le Canadien Omar Kadhr, détenu à Guantanamo par les Américains. «J'ai tellement honte. Je ne comprends pas qu'on ne soit pas dans la rue à hurler notre indignation.»
Suzanne Lebeau n'a pas la langue dans sa poche. À propos du Prix du gouverneur général, qui lui a été remis l'an passé, elle laisse tomber : «Ça m'a fait plaisir, mais j'aurais préféré que [Michaëlle Jean] et [l'ex-général] Roméo Dallaire voient la pièce. Même si c'est la même chose qu'avec les organismes internationaux. Rendus à un certain niveau institutionnel, ils perdent tout pouvoir d'action. Ce sont les gens sur le terrain qui agissent vraiment.»
Le prix Athanase-David 2010, la plus prestigieuse distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine des lettres, qu'on lui a remis la semaine dernière, l'a autrement plus contentée. «C'est fabuleux. J'ai trois couches de plaisir. Celle de l'auteure, celle de la complicité perpétuelle que j'ai développée avec le metteur en scène Gervais Gaudreault et celle d'être la première à obtenir ce prix comme auteure de théâtre, d'autant que je n'écris que pour [le jeune public].»
Les prix, c'est bien beau, ça donne une poussée pour continuer, mais ça ne change rien à la triste réalité. «Le plus bouleversant, c'est d'imaginer [qu'encore aujourd'hui], il y a des enfants soldats.» Malgré les conventions internationales. Malgré l'indignation (passagère). Malgré les «jamais plus». Malgré...
Heureusement, il y a des gens comme Suzanne Lebeau, une mère de deux grands enfants, pour nous rappeler que «notre devoir, c'est de ne jamais baisser les bras et de renouveler notre espoir d'un monde meilleur».
Vous voulez y aller?
QUOI : Le bruit des os qui craquent
QUAND : du 16 au 27 novembre
: Théâtre Périscope
BILLETS : 19 à 28 $
RÉSERVATION : 418 529-2183