Le comédien Bertrand Alain et le metteur en scène Martin Genest du Théatre du Trident

Le Bourgeois gentilhomme: clinquant divertissement

«Le bourgeois gentilhomme d'aujourd'hui, qui est-il?» La question, soulevée par le metteur en scène Martin Genest, se pose quand on sait que le classique de Molière a été créé il y a près... de 350 ans. Plus ça change, plus c'est pareil? C'est un peu le pari que l'équipe de production du Trident a pris en montant la comédie-ballet dans un style où le clinquant de Liberace rencontre le kitch de Grease!
«J'ai un peu l'impression que Le bourgeois gentilhomme, c'est l'ancêtre de la comédie musicale», confie Martin Genest. Dans la comédie-ballet originale du XVIIe siècle, des danseurs s'élançaient sur les chorégraphies de Pierre Beauchamp et sur la musique originale de Jean-Baptiste Lully, entre les scènes de théâtre classique. S'il a pris le temps d'étudier une version «muséale» de l'oeuvre montée en Europe, question de se l'approprier pleinement, il était clair dès le départ pour Martin Genest que sa version ne serait pas très traditionnelle.
«À l'époque, c'est Gill [Champagne, l'ancien directeur artistique du Trident] qui m'a demandé de faire la mise en scène. Il savait très bien que je n'allais pas monter la pièce de façon classique», raconte-t-il. Or, il n'avait pas non plus l'intention de dénaturer la pièce. Ce sont bien les mots originaux de Molière qui sortiront de la bouche des comédiens.
La modernité, Martin Genest l'a insufflée dans tout le reste, de concert avec son compositeur, Pierre Langevin, son chorégraphe, Harold Rhéaume, et ses conceptrices de décors et de costumes, Marie-Renée Bourget Harvey et Élène Pearson. «On avait envie de raconter cette histoire-là à travers nos yeux contemporains, sans vouloir faire une pièce contemporaine», explique le metteur en scène.
«Le bourgeois, on ne peut pas passer à côté de l'idée que c'est un divertissement : ça a été écrit pour divertir le roi. [...] C'est écrit pour faire rire», note Martin Genest, en mentionnant toute l'extravagance qui se dégage du personnage principal et de son style de vie. «Il fallait trouver une époque, un monde inventé, qui est à cheval entre le passé et le présent, pour être capable de se raccorder avec l'oeuvre originale et la langue de Molière», expose l'homme de théâtre.
Quand il est tombé sur l'image de Liberace, un pianiste américain de music-hall dans les années 50 à 70, une lumière s'est allumée. «Liberace, c'est une orgie de couleurs. Son style était clinquant, il portait des grands manteaux à n'en plus finir, avec des plumes et des paillettes. Il arrivait parfois avec une voiture sur scène...», détaille Martin Genest. «Ça peut paraître comme un jugement, même si ça n'en est pas un, mais j'avais besoin de quelque chose... de mauvais goût. Le Bourgeois est un homme qui a beaucoup d'argent, et il se paye tout ce qui est clinquant, mais ça ne va pas nécessairement ensemble, alors il faut que ce soit de mauvais goût», explique le metteur en scène, sourire en coin.
Cette esthétique kitch allait de pair avec une approche fortement influencée par la comédie musicale. Ainsi, le personnage de Dorante arrivera sur scène dans une vieille voiture peinte en rose, dans un pastiche évident de Grease. «Ce qui est intéressant à noter, c'est que Pierre Langevin est vraiment parti des partitions de Jean-Baptsite Lully pour composer des pièces en accord avec l'esthétique moderne de comédie musicale», insiste Martin Genest. Les pièces seront d'ailleurs interprétées en direct par des musiciens.
Le même principe s'est appliqué pour la partie chorégraphiée de la pièce : Harold Rhéaume s'est inspiré des sarabandes, menuets et autres gavottes de l'époque pour diriger les danseurs qui se sont intégrés à l'équipe de comédiens.
Ces influences ne seront probablement pas évidentes aux yeux de la majorité des spectateurs, reconnaît Martin Genest, mais il lui apparaissait essentiel de conserver une certaine fidélité à l'oeuvre originale de cette façon.
À l'affiche
Titre : Le bourgeois gentilhomme
Texte : Molière
Mise en scène : Martin Genest
Interprètes : Bertrand Alain, Frédérique Bradet, Carol Cassistat, Jonathan Gagnon, Linda Laplante, Valérie Laroche, Jean-Sébastien Ouellette, Patrick Ouellet, Mary-Lee Picknell-Tremblay, Simon Gélinas Beauregard, Charles-Alexis Desgagnés, Tania Jean, Ariane Voineau, Olivier Forest, Pierre Langevin, Gary Nagels et Liette Remon
Salle : Théâtre du Trident (salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre)
Dates : 22 avril au 17 mai
Synopsis : Afin d'acquérir les manières et la culture de la noblesse, Monsieur Jourdain fera appel à des maîtres de musique, de danse, d'escrime et de philosophie. Bien qu'il soit marié, il fait les yeux doux à une marquise qui se moquera de lui. Le vaniteux s'oppose au mariage de sa fille car son amoureux n'est pas noble. L'occasion sera belle d'user de stratagèmes.
Un personnage bien de notre temps
Vieillot, Le bourgeois gentilhomme? La pièce l'est peut-être, mais le propos, pas du tout, note Bertrand Alain, qui incarnera le personnage central de la pièce. Le bourgeois gentilhomme, c'est l'histoire de M. Jourdain, qui est riche, certes, mais pas noble. Il entreprend d'apprendre les bonnes manières de la noblesse avec le concours de différents maîtres... qui finiront par berner le vaniteux bourgeois guidé par sa soif de bien paraître en société.
«C'est un homme qui aspire à être quelqu'un d'autre et qui se perd complètement dans cette quête», raconte Bertrand Alain. «Comme dans toutes les grandes comédies de Molière, il y a un personnage qui a un grand problème d'identité. [...] Même si on ne s'identifie pas toujours au personnage central, il y a quelque chose de ce qu'il vit qui nous rejoint. On a tous le doute qui poursuit le Bourgeois gentilhomme, à savoir : sommes-nous la bonne personne? Sommes-nous tel qu'on devrait être? Est-ce que les gens qui sont autour de nous sont là pour nous ou pour leur propre intérêt? On se les pose tous, parfois, ces questions-là.»
De nos jours, avec le vedettariat instantané et la propension à mettre sa vie en scène sur les réseaux sociaux, cette histoire d'une grenouille qui voulait devenir un boeuf est plus que jamais à propos. «Cette perversion de la nature humaine, ça n'a pas évolué, mais pas du tout», constate Alain Bertrand.