Nadim Mekki a été arrêté par erreur par des policiers. Il correspondait à la description du suspect recherché.

Le banc de l'accusé

La scène se passe vers 22h, un mardi, entre un policier et un gars assis sur un banc.
- Vous allez bien?
- Oui et vous?
- Qu'est-ce que vous faites là?
- Rien.
- Est-ce que vous étiez dans le parc en bas?
- Quel parc?
- Le parc en bas, ici.
- Non.
- Nous avons la description d'un homme avec une barbe, un t-shirt noir, des culottes et des gougounes noires.
Le gars baisse les yeux, regarde comment il est habillé. Un match parfait. De la barbe aux gougounes.
- Et qu'est-ce qu'il a fait ce gars?
Le gars a frappé et menacé des promeneurs au parc Lucien-Borne, il a pris la poudre d'escampette, évidemment. Les policiers ont eu l'appel, ont sillonné le quartier, sont tombés face à face avec Nadim Mekki, tranquille sur son banc.
L'interrogatoire se poursuit.
- Qu'avez-vous fait ce soir?
- J'ai soupé à la maison, je suis allé me promener autour, je me suis assis sur le banc. Je fais souvent ça.
- Vous ne comprenez pas! La description correspond exactement à vous. Mettez-vous debout. Mettez vos mains sur la voiture!
Nadim comprenait très bien ce qui se passait. Les policiers étaient en train d'arrêter le mauvais gars. En moins de temps qu'il ne le faut pour le raconter, il avait les mains menottées derrière le dos, en état d'arrestation pour voies de fait. Hop, dans l'auto-patrouille. Un des deux policiers lui a demandé pourquoi il a frappé ces gens.
Il a ajouté : «Moi, je suis sûr que c'est toi.»
Nadim a vu tout de suite que, pour ce policier-là, la cause était entendue. «Quand il m'a vu, il hallucinait. Il s'est dit, "Je viens d'avoir un call pour un gars habillé en noir avec des gougounes noires et il est là, devant moi." Il est devenu comme obsédé par la certitude que c'était moi.»
L'autre policier restait un peu à l'écart. «Je le voyais, lui, il avait l'air d'avoir des doutes. Il trouvait que je ne fittais pas. Il regardait le portrait d'ensemble, au lieu de juste regarder mon linge et mes sandales.»
Bon cop, bad cop.
Nadim est resté un bon moment dans l'auto pendant que les policiers jasaient dehors. «Des fois, je les regardais et des fois, je regardais le vide et je me préparais pour la prochaine étape. Je me demandais où ils m'emmèneraient, si j'avais des rendez-vous le lendemain, la demi-finale [de la FIFA] à 16h, ça va, j'avais le temps...»
Nadim est resté calme. Il est comme ça dans la vie, Nadim, la moutarde ne lui monte pas au nez. «Ce n'est pas dans ma nature de m'énerver. J'ai répondu aux questions calmement. Quand ils m'ont passé les menottes, je suis resté quasiment mou, je les aidais presque. Je savais que je n'avais rien fait, je me demandais seulement ça allait prendre combien de temps avant qu'ils s'en rendent compte.»
Nadim a confiance en la police.
Il vient de Tunisie, est arrivé au Québec il y a 12 ans, est citoyen canadien en bonne et due forme. Il est travailleur autonome, conseiller en marketing. «En Tunisie, si je vois une police, j'ai peur pour vrai. Ici, non. On critique beaucoup la police. C'est un travail qui est dur, ils voient toutes sortes de monde.»
Quand Nadim était dans l'auto-patrouille, il a dit aux policiers : «Je comprends, vous faites votre travail. C'est bien.»
Il pensait que les policiers l'emmenaient en prison pour la nuit, ils roulaient plutôt vers le parc. Les victimes y étaient encore. Le policier a pris une photo de Nadim, est allé la montrer aux gens, est revenu.
«Ce n'est pas toi.»
Nadim était content, il allait pouvoir regarder la demi-finale Argentine-Pays-Bas le lendemain. «Le policier, lui, il avait l'air déçu. Il était tellement convaincu que c'était moi, il aurait voulu que ce soit moi. Il aurait voulu trouver quelque chose, pour ne pas m'avoir mis les menottes pour rien. C'est certain que si j'avais résisté, si je les avais engueulés, ils m'auraient arrêté pour entrave.»
Les policiers l'ont reconduit où ils l'avaient cueilli, à côté de son banc, rue Crémazie. Ils lui ont dit «désolés» et «merci». Ils ont souhaité une bonne fin de soirée, Nadim aussi, il leur a souhaité de trouver le bon méchant gars. J'ai fait ma petite enquête, il a été épinglé quelques heures plus tard.
Il n'a pas aussi bien collaboré.
Nadim s'est assis, a repassé le film dans sa tête. «Je suis resté assis un bon 20 minutes sur le banc. Je me suis dit, au fond, que les deux faisaient une bonne équipe, qu'ils se complétaient. Je me suis aussi dit que, heureusement, le stressé n'était pas seul ou que les deux n'étaient pas comme lui. Ça aurait été plus long.»
Il s'est dit que ça ferait une maudite bonne histoire à raconter à ses chums. Il l'a fait le lendemain sur Facebook, ses chums ont réagi. La plupart ont salué son calme olympien, se sont demandé s'ils auraient été capables, accusés à tort, de respirer par le nez. Il s'en est trouvé pour insulter la police.
Ceux-là auraient fini au poste, se seraient posées en victimes de la brutalité policière.
Ils n'auraient pas vu l'Argentine battre à l'arraché les Pays-Bas, ni l'Allemagne gagner sa quatrième Coupe du monde.