La construction des silos de l'Anse-au-Foulon, qui permettent l'exportation de 400 000 tonnes de granules de bois par année vers l'Europe, a fait doubler la demande européenne en granules.

L'avenir des résidus forestiers

«Je suis inquiet pour la forêt, à cause de la cueillette du bois pour la fabrication des granules. Si la forêt est dépouillée de ses résidus [les branches que les forestières abandonnaient traditionnellement sur le sol, N.D.L.R.], que deviendra le sol sans ce compost naturel? Qu'est-ce qui attend nos forêts dans les mains des entreprises qui ne savent qu'exploiter la ressource sans connaître l'avenir? Et comment sont fabriquées ces granules?» demande Gaston Auger, de Québec.
La construction très controversée de deux silos à granules de bois à l'anse au Foulon, l'automne dernier, a remis toutes ces questions à l'avant-scène. Rappelons que ces constructions doivent permettre l'exportation de 400 000 tonnes de granules de bois par année vers l'Europe, où elles doivent remplacer le charbon et ainsi diminuer les émissions de gaz à effet de serre liées à la production d'électricité. Ce passage du charbon au bois a déjà fait doubler la demande européenne pour la granule entre 2006 et 2010 (7 à 14 millions de tonnes), croissance qui devrait se poursuivre pour atteindre 48 à 60 millions de tonnes en 2020, selon les estimations de la Banque HSBC.
À vue de nez, évidemment, on se dit que ça doit prendre un sacré paquet de branches pour arriver à une telle masse. Et comme ces résidus forestiers se décomposent en humus (lequel enrichit le sol en plus de retenir l'eau et les nutriments), on se dit aussi qu'il vaut sans doute mieux les laisser au sol.
Or voilà qui, sans être faux, mérite quelques bonnes nuances, tempère l'ingénieure forestière Évelyne Thiffault, spécialiste des sols forestiers au Service canadien des forêts. D'abord, dit-elle, «les granules de bois, d'habitude, sont faites avec des résidus d'usine de sciage ou de seconde transformation, alors ce n'est pas de la biomasse qui est prise directement en forêt».
De toute manière, explique-t-elle, les branches sont loin d'être la matière première idéale pour fabriquer des granules. On préfère généralement utiliser du bois «propre» avec peu ou pas d'écorce, parce que les granules que l'on obtient ainsi génèrent moins de cendres en brûlant. En plus d'interférer avec la combustion dans les chaufferies, les cendres sont l'objet de normes parce que «c'est un déchet, alors tu dois le gérer et dans certains pays en Europe, il est interdit de les enfouir dans un dépotoir. Donc, les cendres doivent être recyclées dans des champs ou par d'autres moyens, et c'est coûteux», explique Mme Thiffault.
Les branches qui gisent par terre après une coupe forestière sont souvent sales et ont proportionnellement beaucoup plus d'écorce que les résidus d'usine - ou que les troncs d'arbres entiers qui sont parfois transformés en granules, soit parce qu'ils ont été récoltés morts sur pied, à la suite d'une attaque d'insectes ou d'un incendie, soit parce qu'ils n'avaient pas d'intérêt commercial. Pas idéal pour faire des granules, donc. Mais cela ne signifie pas que les déchets forestiers sont toujours laissés sur place. Les résidus d'usine sont produits en quantités relativement limitées et, avec la demande pour la bioénergie qui explose, les branches sont de plus en plus récoltées. Récemment, d'ailleurs, l'hôpital d'Amqui, au Bas-Saint-Laurent, a commencé à se chauffer avec des résidus forestiers.
Alors, est-ce que cela ne risque pas de nuire au repeuplement après la coupe, comme on le craint? Si étonnant que cela puisse paraître, cela ne fait généralement pas de différence, répond Mme Thiffault, mais il y a des endroits qui sont plus vulnérables. Dans un article scientifique publié en 2006 dans le Soil Science Society of America Journal, la chercheuse a comparé la composition des sols et du feuillage dans trois régions (Gaspésie, Haute-Mauricie et forêt Montmorency) où des coupes avaient eu lieu 15 à 20 ans auparavant, parfois en laissant les branches au sol, parfois en les prélevant. Même après deux décennies, on observait toujours un écart dans les nutriments contenus dans le sol, en particulier le calcium - un élément important parce qu'il entre dans la composition de la paroi cellulaire des végétaux. Aux endroits où l'industrie avait laissé les branches par terre, les sols contenaient entre 17 et 32 % plus de calcium que là où tout avait été ramassé.
Cependant, cette même étude montrait bien (comme plusieurs autres) que l'effet de la récolte des branches est loin d'être identique partout. En Haute-Mauricie, par exemple, les pins gris (et dans une moindre mesure, l'épinette noire) avaient un feuillage moins abondant aux endroits où l'industrie n'avait pas laissé de résidus, mais cette tendance ne s'observait pas ailleurs, tout simplement parce que les sols varient d'une région à l'autre.
Effet négatif
Le ramassage des branches, dit Mme Thiffault, n'a un effet négatif notable qu'aux endroits où le sol est naturellement pauvre. Les sols sablonneux, par exemple, sont plus granuleux que les autres, et retiennent par conséquent moins bien l'eau et les sels minéraux qui y sont dissous. Dans les sols acides, l'eau a tendance à être plus riche en aluminium et en ions hydrogène (H+), deux éléments dont les plantes ne se servent pas, ce qui laisse moins de place pour les nutriments.
«Ce que les études ont montré, explique Mme Thiffault, ce sont les sites qui sont déjà marginaux en termes de fertilité où l'apport de branches fait une différence. Mais pour la plupart des autres sites, on ne voit pas d'effet. On mesure des petites différences dans la fertilité du sol, mais rien de significatif, et on voit pas d'impact significatif sur la croissance.»
Notons pour finir que l'essence d'arbre que l'on replante a aussi son importance dans cette question. «Il peut y avoir des effets négatifs de la récolte des branches sur la qualité des sols, mais pour certaines espèces d'arbres, ça ne les dérange pas. Par exemple, l'épinette noire ne pousse jamais vite, que tu lui donnes beaucoup ou peu d'éléments nutritifs, ça ne change rien. Mais si tu prends le pin gris, s'il est sur sol très riche, il va pousser très vite, et s'il est sur un sol pauvre, il va pousser lentement», dit l'ingénieure.