En 2006, Marie-Ève Aubry s'est fait voler son identité. Huit ans plus tard, le dossier n'est toujours pas réglé. Début juillet, Marie-Ève a appris qu'elle était visée par un mandat d'arrestation la concernant en raison de contraventions impayées accumulées par la fraudeuse.

L'autre Marie-Ève

On a tous fait ça un jour, faire le tour des compagnies d'assurances pour demander une soumission. On en appelle une, une autre, on demande les prix, on compare. Marie-Ève Aubry a fait ça en 2006. À la SSQ, elle n'a pas eu de soumissions. «La fille m'a dit : "Je vois un dossier à votre nom, vous avez eu un accident non responsable et réclamé 10 000 $." Je n'avais pas de dossier à la SSQ.»
Marie-Ève ne comprenait pas.
Puis, elle s'est souvenu. Un an plus tôt, elle avait perdu son portefeuille à l'université, avec toutes ses cartes dedans. Elle a fait refaire ses cartes, changé ses mots de passe, pensait que l'incident était clos.
Une autre Marie-Ève Aubry était née.
«J'ai appelé à la police de Montréal pour signaler ça, j'ai porté plainte. Il a fallu que je me rende à la SAAQ pour avoir un autre permis. C'est toujours à la personne usurpée à faire des démarches, à prouver qui elle est. À la SAAQ, j'ai parlé à un agent qui m'a dit que ça devrait se régler rapidement. Je suis monoparentale, j'avais deux jobs, je n'avais pas de temps à perdre avec ça.»
Début juillet, Marie-Ève a appris qu'elle était visée par un mandat d'arrestation lancé à Valleyfield.
Vous comprenez que ça ne s'est pas arrangé. Marie-Ève a eu beau faire tous les temps, multiplier les démarches, sa doublure court toujours. Et elle fait des siennes. Elle a cumulé des contraventions à Montréal, à Longueuil et à Valleyfield, pour un total de 600 $, qu'elle n'a jamais payées. «On m'a dit que, pour demander une rétractation, je devais aller au palais de justice. Mais on m'a dit que ça serait mieux que je n'y aille pas, parce que je vais me faire arrêter...»
Sa doublure a aussi, pendant presque deux ans, vampirisé les allocations au logement et à la famille que Marie-Ève reçoit de Revenu Québec. «Je ne les recevais plus, j'ai appelé, on m'a dit que l'adresse avait été modifiée. Et la fille ne voulait pas me donner l'autre adresse, où mes chèques étaient postés.»
Elle a fini par mettre la main sur l'adresse de l'autre Marie-Ève, à Saint-Ulric, pas loin de Matane, a finalement pu retoucher l'aide financière à laquelle elle a droit. Marie-Ève a fait une autre plainte à la police.
Même scénario surréel à Revenu Canada. «Quand j'ai fait mon rapport d'impôt, je me suis rendu compte que mon statut avait été changé. Je n'avais plus ma fille, je n'étais plus une mère monoparentale.»
Ne reculant devant rien, sa doublure s'est même présentée à une caisse Desjardins, a retiré 700 $ de son compte.
Le vol d'identité est une bombe à fragmentations. Parce qu'elle peut se faire arrêter et jeter en prison à tout moment, Marie-Ève a confié sa fille de 12 ans à sa mère, le temps que les choses se tassent. Elle se débat avec le bureau d'aide juridique, en pleine période de vacances estivales, pour qu'un avocat s'occupe de son dossier.
Qu'il le règle, surtout.
Mine de rien, ça fait huit ans que Marie-Ève essaye de se défaire de cette sangsue. Elle sait presque tout de cette femme invisible, qu'elle a un contrat de cellulaire, une Ford immatriculée à son nom, avec son permis de conduire. Les deux femmes, «il y en a peut-être d'autres», sont une hydre.
Tout ça à cause d'un portefeuille perdu.
Selon des chiffres publiés par le Commissariat fédéral à la protection de la vie privée, 1 Canadien sur 10 se fera voler son identité une fois dans sa vie. Ça se limite la plupart du temps aux cartes de guichet et de crédit, ça m'est arrivé trois fois. Les banques ont l'habitude maintenant, ça se règle en quelques minutes.
Parfois, Marie-Ève en est la preuve, ça peut tourner au cauchemar. Tellement qu'elle songe aujourd'hui à se tourner vers l'État civil. «Si ça continue, je vais faire changer mon nom. Je suis rendue là.» Ici encore, c'est elle qui doit casquer, autour de 400 $, pour concéder la victoire à l'autre.
Pour se reconstruire une identité juste à elle.
Si elle s'était fait voler une voiture, les policiers l'auraient sûrement retracée. Ils ont l'habitude de retrouver des choses qui ont des numéros de série dessus. Traquer une identité, ce n'est pas de la tarte. Qu'est-ce que c'est, une identité, à part des numéros et un paquet de mots de passe?
Marie-Ève est fatiguée de se battre contre une ennemie tentaculaire. Elle se sent seule, a l'impression que personne ne sait par quel bout prendre ça. Elle s'est fait dire plus d'une fois, «non merci, votre dossier est trop compliqué». Elle ne comprend pas pourquoi les policiers n'ont pas trouvé l'autre Marie-Ève, pourquoi la SAAQ met autant de temps à lui donner un nouveau numéro de permis de conduire.
Elle vient de mettre sur pied un groupe Facebook, le nom en dit long : Qui porte mon chapeau? Elle ne le fait pas juste pour elle, mais pour les autres qui sont aux prises avec des doublures, qui se débattent pour prouver qui ils sont, qui doivent composer avec les frasques d'un importun.
En passant, c'était sa fête mardi. Sa fille est venue faire un tour, lui a donné la belle carte qu'elle a faite pour elle, est repartie. Pouet, pouet.