Pendant que son frère se voue au journalisme international, Éric (Émile Proulx-Cloutier) se consacre tout entier au paternel (Marcel Sabourin), dont la maladie servira de révélateur aux tensions existant entre les deux frangins.

L'autre maison: une oeuvre aboutie

Et la vie est si fragile, chantait Luc De Larochellière. Même chose pour un premier film de fiction. D'autant s'il est (en partie) autobiographique et qu'il parle de la fin de vie. Mais Mathieu Roy a réussi sans coup férir à livrer une oeuvre aboutie, un long métrage lumineux et touchant, qui se distingue autant par la finesse de son approche que par la qualité de sa réalisation. L'autre maison est un petit bijou de notre filmographie.
Mathieu Roy a fait ses gammes comme documentaliste et auprès de François Girard et de Martin Scorsese avant de tourner sa première fiction. Ça paraît. Dans la façon d'aborder son sujet, celui de deux frères qui souffrent, chacun à leur façon, de voir les facultés de leur père décliner en raison de l'Alzheimer - une situation qu'a vécue le réalisateur. Mais aussi dans la façon dont il met en images cette épreuve.
L'autre maison s'attarde aux derniers moments d'Henri Bernard (Marcel Sabourin), qui perd de plus en plus contact avec la réalité. Logé sur le bord d'un lac avec son fils Éric (Émile Proulx-Cloutier) et sa conjointe Maia (Florence Blain), notre homme s'évade sans cesse pour retrouver «sa» maison - une métaphore : l'homme veut redevenir celui qu'il a été et non celui qu'il devient.
Le cadet consacre toute son énergie à en prendre soin, au détriment de ses aspirations, pendant que l'aîné, Gabriel (Roy Dupuis), se voue au journalisme international. En profond désaccord sur la façon de soigner leur père, la tension entre les deux frères augmente jusqu'à ce que le blindé de Gabriel explose sur une bombe, en Afghanistan...
Le réalisateur et coscénariste (avec Michael Ramsey) a su, avec beaucoup de doigté, proposer des personnages qui ont une profonde résonance dramatique. La maladie du père sert de révélateur chez les deux frères. Éric souffre d'insécurité (et de jalousie maladive), de dépendance affective et à la bouteille, tout en tentant du mieux qu'il peut de se dévouer pour son paternel. Il entretient une relation amour-haine avec son frère Gabriel, un carriériste qui réussit, mais qui est totalement détaché de ses émotions, un introverti brillant qui cherche le salut dans la fuite pour éviter de prendre ses responsabilités.
Autrement dit, les deux hommes sont immatures sur le plan affectif. Leur père lunatique et poétique, avec de terribles accès de lucidité, les force à régler ce qui les maintient à distance l'un de l'autre et à chercher la sérénité dans ce tsunami d'émotions qu'est une mort annoncée.
Mathieu Roy a un doigté remarquable pour la direction d'acteurs, qui offrent en retour des performances remarquables de véracité. Les trois acteurs vont se côtoyer à la soirée des Jutra. Leur réalisateur aussi, qui a la touche et l'oeil d'un véritable auteur. Les images sont, la plupart du temps, splendides et admirablement bien composées.
La finale, alors que flotte un voile brumeux sur le lac que transperce le soleil, est l'une des plus belles séquences que j'ai vues au cinéma, tant sur le plan de la forme que de sa signification. Les séquences oniriques sont toutes aussi belles, mais le réalisateur sait aussi capter ce que dégagent ses personnages pour en magnifier l'essence à l'écran - il n'y a qu'à voir comment Maia déborde de sensualité.
L'autre maison est du vrai cinéma comme on n'en voit pas assez, qui s'adresse autant à la tête qu'au coeur. Car en filigrane de ce drame personnel se découpe toute la question de la place que nous accordons à nos aînés au Québec et à ce que nous sommes prêts à faire quand leur vitalité et leur intelligence déclinent de façon inexorable. Les deux frères représentent les deux côtés d'une même médaille...
Au générique
Cote: *** 1/2
Titre: L'autre maison
Genre: drame
Réalisateur: Mathieu Roy
Acteurs: Marcel Sabourin, Roy Dupuis et Émile Proulx-Cloutier
Salles: Beauport, Clap et Des Chutes
Classement: général
Durée: 1h40
On aime: la poésie visuelle, la direction d'acteurs, la sensibilité narrative, le piano
On n'aime pas: -