Les sculptures de Laurence Vallières sont faites en ciment, «comme la ville», et sont coulées dans des moules, afin d'en faire beaucoup et rapidement.

Laurence Vallières: opération rhinocéros

Alors qu'à Québec, les animaux imaginaires de E & O, inspirés du bestiaire d'Alfred Pellan, se sont déployés rue Cartier, à Mont­réal, des rhinocéros et des singes apparaissent dans les interstices et sur les corniches depuis plusieurs étés. L'invasion est l'oeuvre de Laurence Vallières, qui insère ses sculptures dans la ville comme d'autres font du graffiti.
«C'est le projet Eugène, en hommage à Rhinocéros d'Eugène Ionesco», indique la jeune femme au téléphone. La pièce parle d'une ville où les gens sont progressivement atteints d'un mal étrange, la rhinocérite, qui les transforme en bête. «Ça dénonce le fait que des gens font des choses stupides pour faire comme les autres», résume celle qui n'en est pas à sa première inspiration littéraire.
Les métaphores animalières de La ferme des animaux de Georges Orwell et des Fables de la Fontaine, qui permettent d'illustrer des comportements sociaux, politiques ou comportementaux, font partie de ses inspirations, tout comme les sculptures gonflables composées de sacs en plastique que Joshua Allen Harris attache aux bouches d'aération du métro de New York.
Ses sculptures à elle sont faites en ciment, «comme la ville», et sont coulées dans des moules qui lui permettent d'en faire beaucoup, assez rapidement. «L'idée était de transporter la sculpture dans la rue, dans l'art urbain. Aller faire du spraycan sur les murs, je ne le sentais vraiment pas. Là, je travaille en atelier, je charge ma voiture et je place rapidement les sculptures un peu partout.»
Son idée a germé alors qu'elle étudiait à Los Angeles en céramique, tout en commençant à se passionner pour l'art de rue. «Je me disais avec des amis qu'on devrait faire comme Space Invaders, un artiste de rue en France qui fait de petits monstres de jeu vidéo en mosaïque un peu partout. On voulait aller coller des pièces en céramique sur les murs, mais c'était plutôt irréaliste.»
Solution : créer des oeuvres éphémères, transportables. «C'est vraiment une installation temporaire, assez rapidement, les gens se les approprient ou les déplacent», a remarqué Laurence Vallières, qui a «testé» ses sculptures dans plusieurs endroits. Dans les lieux trop touristiques, les oeuvres étaient enlevées par la Ville sitôt installées. Dans le Mile End, par contre, un jeu d'appropriation est né avec les résidants et les commerçants du secteur. Au Vieux-Port, l'architecture lui a permis de jucher ses oeuvres en hauteur, prolongeant leur durée de vie. La prochaine cible? «Un moment donné, en marchant, on va les voir apparaître», indique mystérieusement Vallières.
<p>Les singes peuplent aussi l'imaginaire de Laurence Vallières, mais cet été, l'artiste a voulu se concentrer sur l'iconique rhinocéros.</p>
Libre et anonyme
«J'apprécie d'être complètement libre et incognito, mais ça me plairait aussi d'être dans des projets d'art de rue plus organisés», indique-t-elle. Outre ce travail d'invasion loufoque et bénévole, l'artiste a d'ailleurs participé au premier festival Mural cet été, a créé une oeuvre devant public au festival Juste pour rire et a exposé chez Yves Laroche en mai. Elle a troqué la céramique pour le carton comme matériau de prédilection depuis qu'elle a réalisé un gorille de neuf mètres pour la Nuit blanche de Montréal en 2012.
Les singes, les ours et les rhinocéros reviennent tour à tour dans son travail. «Mais cet été, je veux me concentrer seulement sur une icône, le rhinocéros, pour que le message passe mieux», souligne-t-elle.
Les réactions devant ses interventions urbaines sont mitigées. «On s'est fait crier des insanités plusieurs fois, parce que les gens s'en faisaient pour leur propriété. Pourtant, je n'endommage rien. Chaque fois, j'essaie d'expliquer, mais quand les gens sont rendus au point de sortir de chez eux en bobettes à deux heures du matin, ils n'écoutent rien», raconte-t-elle, persistant tout de même à faire de la métropole une galerie à ciel ouvert.
«Quand je vois une oeuvre ou un dessin peint sur la rue, ça fait ma journée. Quelqu'un a eu le temps de prendre de la peinture, même si ce n'est pas légal, pour égayer l'ordinaire. Et moi, comme artiste, sortir dans la rue, ça me permet de garder la main, de rester honnête dans ma pratique», conclut-elle.
On peut avoir un aperçu de son travail au laurencevallieres.com.
<p>Les sculptures sont disséminées un peu partout à travers la ville de Montréal. </p>
Lieu
Les sculptures laissées par Laurence Vallières dans le Mile End ont apparemment toutes disparu. Sinon, il en reste quelques-unes dans le Vieux-Port et on devrait constater une nouvelle invasion très bientôt...
Joies urbaines
Sur le Web, plusieurs sites de partage offrent la chance de voir un échantillonnage intéressant de l'art urbain mont­réalais. En voici deux qui devraient vous permettre de créer votre propre circuit artistico-touristique : www.flickr.com/groups/montrealstreetart et streetartmtl.tumblr.com
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