Un extrait du magazine litéraire aparté qu'on peut consulter en ligne.

L'Aparté des apartés

Une semaine après ce que le petit monde du Web québécois aura retenu comme étant le Nacho Gate (voir notre chronique précédente), on peut entre autres observer du bas de cette histoire une grande porte ouverte que nous nous empressons d'enfoncer : une appréciable partie des furieux matamores de liberté absolue version 2.5.1 qui se drapent dans une langue lourdement massacrée pour défendre le droit inaliénable de dire n'importe quoi n'importe comment n'importe quand ne le font généralement pas pour avoir le privilège de diffuser du contenu de qualité. Restons polis.
Et dans le but d'éviter qu'un troll qui se serait égaré ici par erreur nous prenne pour la réincarnation d'une vieille tante qui considère par exemple que le rap est une sous-musique et que le jeu vidéo est un art mineur, rappelons qu'actuellement un certain Bishop Nehru joue en rotation forte au bureau et que nous avons ri grassement aux nombreuses jokes limites dans le Far Cry Blood Dragon d'Ubisoft, fingers aux ennemis inclus. Comme dirait Rambo : «V'là une affaire de faite.»
Ce qui ne nous empêche pas d'aimer des gens qui se servent de cette «liberté» pour rendre notre séjour ici-bas un peu moins pénible. Antoine Tanguay en fait partie. Éditeur et fondateur de la maison Alto, il n'est pas seulement un passionné d'Iron Maiden et d'autres groupes d'hommes pileux en tous genres (surtout musicaux), c'est aussi un gars qui a du flair. On n'a qu'à voir la longue liste de succès (populaires et critiques) qu'il accumule depuis huit ans pour se rendre compte de la qualité de son entreprise.
Mais comme Antoine semble être quelqu'un pour qui la notion de sommeil semble toute relative, il se lance cet hiver dans une entreprise qui permet à sa littérature d'exister sous d'autres formats, une aventure qui ressemble à une bibitte à mi-chemin entre le magazine et l'équivalent du making-of d'un film, et on vous le dit tout de suite, c'est très, très beau. Son nom : Aparté. Aparté, c'est un magazine en ligne gratuit, ce sont des critiques de livres, des textes d'auteurs qui expliquent comment ils écrivent, des capsules vidéo destinées à présenter des romans, c'est en quelque sorte un hommage à la littérature par des bribes de littérature.
On peut consulter le magazine sous forme d'un site Web ou encore d'un magazine en ligne qu'on peut, oui, feuilleter. Pour les amateurs de littérature, c'est un très beau cadeau. On y trouve par exemple un extrait des premières ébauches du roman L'orangeraie de Larry Tremblay, qui montre comment les voix de ses personnages marqués par la guerre sont apparues. Un délice. «Ce matin, les mésanges ont lancé leurs cris dans l'air rose d'humidité. J'ai vu mon frère se pencher sur ses bottes noires. Il les chaussait pour la première fois. Des bottes dures qui vont le conduire au-delà de la montagne. J'ai vu mon père lui remettre une lourde ceinture où étaient rangées, comme de longues dents aiguisées, les balles d'un fusil. J'ai vu ma mère sourire de peur. De la fenêtre de notre chambre, j'ai regardé mon frère disparaître. Il est devenu très vite une ombre dans l'ombre de ma rage.»
Obsédé par la mémoire tampon
On trouve aussi un magnifique texte de Nicolas Dickner (dont on a appris qu'il préparait un projet littéraire un peu spécial actuellement), qui nous parle d'une de ses obsessions, celle de la mémoire tampon de son ordinateur. «Moi, ça me hante. Ces bouts de texte qui flottent dans la mémoire tampon de l'ordinateur - ou, pour être exact, dans les multiples mémoires tampons de l'ordinateur. Il m'arrive de couper des paragraphes entiers et de les laisser dériver dans l'électricité, comme dans une mystérieuse salle d'attente, sans trop savoir où je vais pouvoir les coller. Il ne faut pas trop tergiverser, puisqu'un bout de texte en chasse un autre. Je me contorsionne parfois pour préserver le contenu de la mémoire tampon quelques minutes supplémentaires - en utilisant par exemple le cliquer-déplacer, qui utilise une mémoire tampon distincte du copier-coller.»
Il y a aussi l'auteure Emily Schulz (Les blondes), qui explique comment le rapport conflictuel avec sa teinture (blonde) a influencé en partie l'écriture de son roman. «L'attention sexuelle dont je faisais l'objet était tellement indésirée, injustifiée et surtout inattendue que je me suis retrouvée mal outillée pour la parer. Je n'avais aucune idée de ce que mes amies blondes vivaient depuis des années; j'ai supposé qu'elles avaient dû développer des moyens pour la détourner poliment. Un auteur que je connaissais depuis longtemps m'a fait une remarque tellement agressive d'un point de vue sexuel que je ne l'ai jamais oubliée et ne lui ai pas pardonné non plus. Un sans-abri m'a piégée dans une rue achalandée et a embrassé mes cheveux - pas mon visage, mes cheveux.»
Aparté, c'est aussi de superbes illustrations, des photos trafiquées, un travail d'édition d'exception. Que du beau, bien présenté. Et ça te parle pas comme si t'avais un QI de 45. Ça a l'air de rien comme ça, mais ça fait du bien. Aparté, je crie ton nom partout.
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