Dans la vie, personne n'est exempt d'inquiétude.

L'anxiété généralisée

Au cours de ma carrière, j'ai eu le plaisir de recevoir en psychothérapie des personnes très intelligentes, performantes sur le plan professionnel, raffinées, sensibles et fort charmantes, mais qui étaient quand même grugées de l'intérieur par leur anxiété.
Dans la vie, personne n'est exempt d'inquiétude. Mais certaines personnes peuvent être submergées de préoccupations à un moment donné et en être très incommodées, au point de développer ce qu'on appelle l'anxiété généralisée. Ces personnes peuvent être agitées ou avoir la sensation d'être survoltées ou à bout. Elles peuvent se sentir fatiguées, avoir de la difficulté à se concentrer ou avoir des trous de mémoire. Elles peuvent avoir de la tension musculaire. Elles peuvent être irritables. Évidemment, leur sommeil peut être perturbé. Voilà qui donne une idée de l'état d'inquiétude presque permanent de ces personnes qui se préoccupent de façon excessive de leur avenir, des circonstances quotidiennes de leur vie, de leurs finances, du bien-être de leur famille, de leur apparence, de l'image qu'elles projettent sur les autres, de tout et de rien. La plupart des patients diagnostiqués comme souffrant d'anxiété généralisée disent qu'ils ont toujours été soucieux et voient cela comme faisant partie de leur personnalité.
En fait, l'anxiété généralisée est le trouble anxieux de base sur lequel se greffent d'autres désordres anxieux et d'autres problèmes psychologiques. Quatre-vingts pour cent des anxieux généralisés éprouvent des troubles de l'humeur comme la dépression, par exemple, à un moment donné de leur vie. Sans compter que les troubles de personnalité sont très fréquents chez ces anxieux.
Ces grands anxieux ont peur aussi bien de leurs émotions intenses que de leur incapacité à affronter les défis de la vie. En particulier, ils craignent  leurs propres réactions émotives. Typiquement, leurs propres colères. Mais souvent, même les émotions positives peuvent devenir une source de conflit. Dès qu'ils sont sur le point d'exprimer une émotion intense, ils deviennent sévèrement anxieux. En effet, selon leur perception, leur entourage pourrait alors les considérer comme sans valeur ou malades mentaux. Ils se perçoivent malheureusement comme inadéquats et inférieurs. Et ils sont morts de peur que les autres découvrent leurs failles.
Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre que la principale source de préoccupation de ceux qui souffrent d'anxiété généralisée se rapporte à leurs relations interpersonnelles. On constate que ces anxieux ont une sensibilité accrue aux autres. Et qu'ils ont tendance à déformer à leur désavantage le sens des propos et des comportements des autres. La colère semble particulièrement problématique. Elle survient souvent quand ils sont déçus des attitudes des autres à leur endroit. Malheureusement, ces personnes ont plus de problèmes que les autres dans leurs relations intimes, leur famille et leurs enfants. On en retrouve beaucoup plus que la moyenne qui ne soient pas en couple, qui aient vécu plusieurs divorces ou qui éprouvent de sérieux problèmes maritaux. Et ils ont peu d'amis.
L'auteur du livre Psychodynamic Psychiatry in Clinical Practice, le réputé psychiatre américain Glenn Gabbard, déplore la position répandue dans le monde clinique actuel qui consiste à s'intéresser plus aux symptômes qu'à la personne globale de l'anxieux. Selon lui, le patient est beaucoup mieux aidé si on considère l'anxiété comme la pointe de l'iceberg qui peut servir de fenêtre sur l'inconscient. Quelles sont les réelles peurs de l'anxieux? Quel rôle joue l'anxiété dans l'organisation de sa personnalité? Et comment pourrait-il augmenter sa tolérance au stress? Ce psychiatre déplore les traitements superficiels qui empêchent les patients de tirer des leçons de leur anxiété. Dans ce sens, il ne privilégie pas la médication antianxiété parce qu'elle empêche la personne d'effectuer les correctifs nécessaires.
En psychothérapie, on peut aider la personne à explorer ses pensées et son univers affectif afin d'en tirer des leçons. Souvent, la personne anxieuse doit se défaire d'idées toxiques reçues de sa famille. Les parents des anxieux «généralisés» y sont habituellement pour quelque chose. Ils ont pu être conflictuels, inadéquats, absents, froids, rejetants, contrôlants ou surprotecteurs. Aussi, certains parents, eux-mêmes anxieux, encouragent sans le réaliser les comportements anxieux ou fuyants de leurs enfants.
Une personne anxieuse à ce point a vraiment besoin d'aide pour empêcher son anxiété généralisée de devenir chronique. Remarquez que certains patients bénéficient rapidement de renseignements éducatifs sur leur état anxieux tandis que d'autres ont besoin de thérapie à long terme.
Les anxieux ont beaucoup à apprendre en termes de relations interpersonnelles. Je terminerai avec ce conseil fondamental : la meilleure façon de sortir de la peur du ridicule, c'est d'oser se révéler comme on est. La transparence de soi dans les relations interpersonnelles amène des réactions positives chez les autres alors que le camouflage met de la distance et entretient le doute constant sur soi.