Après une pause de 15 ans, faute de financement, Jean-Sébastien Lord (à droite) est de retour derrière la caméra dans un film qui met notamment en vedette Patrick Hivon et Guy Nadon.

L'ange gardien: un drame la nuit

Il y a une vingtaine d'années, alors qu'il était étudiant, Jean-Sébastien Lord a arpenté les couloirs de son université pendant une nuit avec un gardien de sécurité. Une rencontre qui l'a toujours habité depuis. Avec une question qui le taraudait : «Et si quelqu'un venait cogner à la porte?» C'est le dilemme auquel est confronté Normand (Guy Nadon) dans L'ange gardien. Et en laissant entrer Nathalie (Marilyn Castonguay), c'est toute sa vie qui va basculer...
L'ange gardien marque un retour au grand écran pour le fils du réalisateur Jean-Claude Lord (Lance et compte), après une longue pause de presque 15 ans (la comédie dramatique Le petit ciel). Il l'avoue sans ambages, il a soumis six projets pendant cette période avant d'obtenir le feu vert des institutions.
Pourquoi celui-ci et pas les autres? «Je ne sais pas.» La force du récit, nul doute. Son ambiguïté aussi. Et sa fin qui nous fait voir la montée dramatique sous un tout autre jour. «Ce qui m'intéressait, c'était faire un film d'acteurs, mais avec une histoire pleine de rebondissements qui soit intéressante pour le spectateur», explique le jeune quadragénaire en entrevue après la projection de son deuxième long métrage.
Guy Nadon avoue s'être complètement laissé prendre au jeu à la lecture du scénario de Lord, il y a deux ans. «J'étais toujours étonné de la direction que ça prenait.» Quand il l'a relu avant le tournage, il avait eu le temps d'oublier la stupéfiante finale. «Je me suis fait attraper les deux fois. Soit c'est un bon signe par rapport au scénario, soit ça en dit long sur ma naïveté et ma candeur», rigole-t-il.
À la base, il y a cette rencontre improbable entre un veilleur de nuit renfrogné et cette jeune mère d'une fille de huit ans dont le père est un repris de justice caractériel (Patrick Hivon). «Elle a besoin de [Normand]. Et lui, sans le savoir, il a besoin d'elle. Ils se reconnaîtront dans quelques-unes de leurs profondes cicatrices. Il s'agit d'un drame tendre et impitoyable», estime Jean-Sébastien Lord.
Comme un refuge
Le veilleur de nuit est un homme qui est hanté par un deuil et humilié par la perte de son travail de policier. Il erre dans l'immeuble qui lui sert de refuge pour s'exclure de la société qui l'entoure. «Il ne veut plus qu'il se passe rien. Nathalie lui donne l'opportunité de revenir dans le vrai monde», explique le réalisateur.
Guy Nadon s'y est facilement identifié. «Pendant des années, j'ai rêvé à des couloirs que j'arpentais. Il y a une symbolique. On avance, c'est encadré, mais on ne sait pas où est la sortie», analyse l'acteur de 61 ans.
Au fond, L'ange gardien raconte l'histoire d'une femme prisonnière d'une vie sans issue et celle d'un homme qui se laisse mourir à petit feu. Pour montrer les blessures intérieures de ce grand solitaire, «j'ai consenti à me laisser envahir par la mélancolie [de Normand]. C'est jamais simple jouer. C'est toujours inhabituel et je ne sais pas comment je fais».
On connaît l'étendue du talent de Nadon, qui brûle les planches et les écrans, petit et grand. Mais ce film est tributaire «de la belle chimie entre les acteurs», comme le soulignait le réalisateur. Fruit du hasard, Marilyn Castonguay apparaît simultanément en vedette de Miraculum, où elle est remarquable, et de L'ange gardien. En audition, Jean-Sébastien Lord s'est demandé à qui Normand pourrait bien ouvrir la porte. «Marilyn avait ce petit quelque chose de plus : son charisme, son côté frondeur un peu dur...»
Quant à Patrick Hivon, «je me suis demandé lequel j'aurais peur qu'il me tire dessus!» Guylain a une violence intérieure qui bouillonne comme un volcan. Acculé au mur, «il devient comme un chien sauvage. Il n'est pas fondamentalement méchant. Il veut faire du mieux qu'il peut, mais il n'a pas les outils sociaux. On peut tous devenir comme ça si les circonstances s'y prêtent», fait valoir Patrick Hivon (L'affaire Dumont).
La chose n'était pas évidente. L'acteur de 37 ans devait faire sentir cette rage intérieure, mais aussi sa grande fragilité «pour qu'on puisse ressentir une empathie pour son drame».
Car drame il y a. Un drame inattendu, qui frappe fort. Dont on n'en dira pas plus, par peur d'en révéler l'essence. Un drame qui s'engouffre dans une porte ouverte et provoque une onde de choc...
<p><em>L'ange gardien</em> tourne autour de la rencontre improbable entre un veilleur de nuit renfrogné (Guy Nadon) et la mère (Marilyn Castonguay) d'une fillette dont le père est un repris de justice caractériel. </p>
Un tournage hivernal éprouvant
Lors de ses nombreux tournages comme assistant-réalisateur, Jean-Sébastien Lord avait pris une résolution pour ses propres films: «Jamais le supplice de travailler dehors, la nuit, l'hiver.» Sauf que, quand est venu le temps de tourner L'ange gardien, la production a eu une occasion de le faire en janvier et en février. Ce fut un mal pour un bien, juge-t-il avec le recul. Mais il en a bavé. Ses techniciens et ses acteurs aussi.
À l'origine, l'action se déroulait au printemps. «J'ai accepté de la transposer en hiver et j'en suis très content.» Sur le plan dramatique, le réalisateur juge plus cohérent ainsi que le gardien de nuit, joué par Guy Nadon, laisse entrer Nathalie (Marilyn Castonguay), une jeune femme en détresse, dans l'immeuble qu'il surveille. «L'extérieur devient plus hostile. Des fois, les contraintes font en sorte qu'on devient plus créatif, et le résultat s'en trouve bonifié.»
La chose s'est toutefois avérée très «exigeante». Disposant d'un petit budget (1 million $), la production a tourné 136 scènes... en 18 jours! Dix-huit nuits, devrait-on dire : de 19h à 7h. Avec des températures dans les - 30 °C, Jean-Sébastien Lord a parfois dû interrompre la production parce que les acteurs avaient la bouche trop gelée pour leurs dialogues!
La neige était traîtresse. Et Guy Nadon en a fait les frais. Lors d'une scène où il fait irruption sur le trottoir, l'intense acteur s'est infligé un claquage à la jambe droite. Souffrant, il a mis tout son poids sur la jambe gauche... et s'est tordu la cheville! Il a continué le tournage malgré tout. Et n'a pas oublié qu'il s'est aussi écorché une main en démantelant une balançoire pour enfants.
Patrick Hivon a aussi été éprouvé par le tournage, mais pas pour les mêmes raisons. Le jeune acteur était absolument terrifié à l'idée «de jouer le gars soûl sans tomber dans la caricature». Son personnage, un repris de justice, boit immodérément. Difficile de recréer cet état, parce que «si ça t'est déjà arrivé, tu ne t'en rappelles plus». Sa solution : regarder pendant plusieurs semaines, sur YouTube des vidéos de Russes qui ont pris une brosse à la vodka.
Son interprétation est très, très crédible...
L'ange gardien prend l'affiche le 7 mars.