L'analphabétisme des lettres

C'est un petit compte sur Twitter, pas beaucoup d'abonnés, mais qui n'en est pas moins drôle. On le joint en tapant @analphabete1 sur son clavier qwertyuiop ou azerty (bonjour à nos lecteurs français). Et que fait @analphabete1 depuis un peu moins de deux ans? Il retweete les statuts de nos personnalités québécoises qui contiennent des fautes (les statuts, pas les personnalités).
Notre petite recherche pas trop scientifique nous a permis de reconnaître un florilège de gens connus qui ont la coquille (ou plus si affinités) coquette. Alex Perron qui affirme par exemple : «Pour bien fêter la St-Patrick, je mange des Lucky charm trempé dans le irish coffee!». Nous avons vérifié le compte de M. Perron et comme il ne fait généralement pas beaucoup de fautes, notre logique en béton armé nous force à penser que ça doit sentir le vieux bar country dans sa salle d'ablutions. Ce qui tout de même est bizarre, car sa photo de profil nous incite également à penser qu'il ne semble pas du genre à s'enduire de produits Motomaster. Enfin, c'est très compliqué tout ça.
De toute façon, on vous entend déjà nous lancer ces belles paroles en forme de «qui es-tu pour lancer des chaudrées de garnotte alors que ton humble demeure est constituée à 50 % de fin cristal de Muranode fautes en genre et en nombre?». En fait, ce qui compte, ainsi que notre expérience personnelle nous l'enseigne hors de tout doute, c'est que personne n'est à l'abri d'une coquille, et que, malgré tout, si on voit davantage de fautes, c'est aussi peut-être parce que nous écrivons plus... Et qu'après tout, il est réconfortant de constater qu'il y a somme toute beaucoup de qualité (du français) au pays de nos «personnalités». Comme nous le mentionnait la personne désirant rester anonyme derrière @analphabete1, elle a même constaté une certaine amélioration des publications de ses «victimes» à la suite de retweets répétés.
Ce qui n'empêche pas notre société d'avoir horriblement mal à sa langue. On peut faire dire bien des choses aux chiffres mais il n'empêche que la plupart de ceux qui savent les lire affirment que nous vivons dans une société composée à 50 % d'analphabètes fonctionnels. La moitié d'entre nous a de la difficulté à lire les choses les plus simples. Ça tombe mal, parce que plus que jamais, nous vivons dans des sociétés où le texte est roi.
Bien lire, ça veut dire savoir lire des romans, des essais, des tableaux, des articles, des manuels, bref, de savoir décrypter un texte. Le grand patron de Google, Eric Schmidt, affirmait d'ailleurs en 2010 qu'en termes de données, nous produisions aujourd'hui en deux jours l'équivalent de ce que l'ensemble de l'humanité a produit depuis l'avènement de l'écriture. Ça fait beaucoup de textes.
À l'analphabétisme disons «classique», il faut donc maintenant rajouter l'analphabétisme numérique. Qui est encore plus grand. Il est de notoriété publique qu'une société d'illettrés n'est pas en mesure de former des gens qui lui permettront de bien préparer son avenir. Imaginez aujourd'hui, à une époque où les nouvelles technologies nous entourent de plus en plus, ne pas comprendre le code, c'est accepter de se faire dépasser.
On peut dire aujourd'hui que la Ville de Québec a son «élite numérique». On n'a qu'à feuilleter le programme de l'événement Web à Québec qui bat son plein jusqu'à vendredi à l'Espace 400e. Fondé il y a à peine quatre ans, WAQ est déjà un incontournable de la scène numérique québécoise et francophone (on parle même d'exporter le concept à Bordeaux). La délégation française compte d'ailleurs cette année une quarantaine de membres.
Il faut aussi noter qu'à travers les conférences des grandes vedettes internationales, on trouve un paquet d'entrepreneurs et de gestionnaires d'ici qui font des conférences et animent des ateliers, preuve que la ville a su rapidement attirer de grands spécialistes du «code».
Mais il faut quand même souligner qu'à côté de ces belles réalisations, le fossé entre cette «élite numérique» et l'immense majorité de la population est préoccupant. Déjà, on peut dire qu'il existe une fracture numérique qui se superpose à la fracture de l'alphabétisme. Faut-il généraliser l'apprentissage de la programmation ainsi que de la réflexion relative à ce nouvel environnement dès les premières années d'enseignement? Plusieurs spécialistes, notamment dans le monde du logiciel libre, le soulignent depuis longtemps (comme Snowden et Assange d'ailleurs). Il en va selon eux d'une question de démocratie et d'avenir économique.
Olivier Ertzscheid, l'auteur de Identité numérique et e-reputation, l'écrivait d'ailleurs aussi en 2011. «Comprendre enfin que l'impossibilité de maîtriser un "savoir publier", sera demain un obstacle et une inégalité aussi clivante que l'est aujourd'hui celle de la non-maîtrise de la lecture et de l'écriture, un nouvel analphabétisme numérique hélas déjà observable.» Dommage qu'en cette campagne électorale l'idée d'un «plan numérique» n'est pas en tête de liste des priorités des partis...
En attendant, bravo à ces entrepreneurs qui font en sorte qu'on en discute actuellement ici. Car ces analphabétismes conjugués pourraient bien nous reléguer très bientôt au rang des nations dont les coquilles n'intéresseront plus grand monde.