L'ardeur passionnelle qu'éprouvent Roméo et Juliette l'un pour l'autre n'est pas essentielle à l'amour conjugal, selon le psychologue Yves Dalpé.

L'amour-passion

L'amour-passion fascine. Nous admirons les gens enthousiastes. Nous aimons les personnes dédiées à fond dans leurs entreprises et leurs amours. Mais l'amour-passion qui plonge une personne dans un état émotif lamentable est sujet à caution.
Or, il m'arrive de rencontrer des clients qui dévalorisent leur lien conjugal parce qu'au début ils n'ont pas ressenti cette ardeur passionnelle. Et malheureusement, certains conjoints sont insatisfaits de leur vie amoureuse pourtant satisfaisante, parce qu'elle n'est pas passionnante. Mais attention! Ce que beaucoup de personnes rêvent de vivre en amour correspond souvent à ce que ressentent les personnes mal dans leur peau.
L'amour-passion reste la cible de beaucoup d'attaques de philosophes, de sociologues et de psychologues. Denis De Rougemont écrivait dans son fameux livre L'amour et l'Occident : «Passion et adultère se confondent le plus souvent.» Ce qu'il voulait dire c'est que l'inaccessible et l'incertitude de la réciprocité attisent la passion. Autrement dit, l'intensité de l'attraction est souvent décuplée par d'autres facteurs que par les qualités objectives de la personne convoitée. Et on peut se leurrer sur la qualité de nos sentiments amoureux si on ne se fie qu'à l'intensité des émotions amoureuses ressenties pour une personne.
Aussi, on confond facilement l'amour réel avec ce que les Américains appellent l'«infatuation». Quand on est captivé, charmé, fasciné, obsédé par une personne, qu'on ne peut y voir de défaut, qu'on ne peut se l'enlever de la tête, c'est de l'infatuation. Ceci s'applique à de l'attirance pour une personne, qu'on soit libre conjugalement ou non. Mais l'infatuation est souvent l'émotion caractéristique d'une liaison extraconjugale, avec la fâcheuse tendance de ne jamais évoluer vers un stade plus tempéré, plus réaliste, plus mature.
En effet, par sa nature même, une liaison est secrète et enferme donc l'objet d'amour dans la bulle de l'amoureux qui se berce ainsi d'illusions, indéfiniment. Cet amoureux a beau se gaver de romantisme tant qu'il veut, l'objet de son amour n'est pas soumis au test de la réalité. C'est pourquoi l'infatuation peut perdurer sans contrainte dans le contexte de l'infidélité.
Le problème c'est que l'infidèle compare son objet d'amour «sans défaut» avec sa conjointe (ou son conjoint). La personne trompée est donc extrêmement désavantagée dans cette compétition injuste. D'autant plus que, la plupart du temps, l'infidélité a pris naissance justement à cause d'insatisfactions maritales. Rien ne dit que ces insatisfactions n'auraient pas pu être réglées si elles avaient été travaillées.
Plusieurs théoriciens, comme Freud par exemple, pensent que c'est précisément quand les gens ne sont pas au mieux qu'ils sont susceptibles de tomber follement amoureux. C'est quand leur estime d'eux-mêmes a subi des revers, quand ils sont anxieux et effrayés, quand leur vie est turbulente et stressante ou quand ils sont déprimés. Avec les années, plusieurs chercheurs ont accumulé beaucoup de données expérimentales et statistiques démontrant comment des vécus difficiles et douloureux peuvent attiser la passion. Il s'agit d'anxiété, de peur, d'embarras, de solitude, de colère, d'horreur et de chagrin.
Mais en réalité, l'amour est complexe puisque plusieurs variables sont associées à un amour-passion malsain tandis que d'autres débouchent sur un amour-passion tout à fait correct et même souhaitable. Par exemple, il y a une différence entre le fait de s'amouracher éperdument d'une personne qui n'est pas vraiment intéressée, parce qu'on manque de confiance en soi, et le fait de tomber amoureux fou d'une personne très adéquate qui nous retourne réciproquement cet amour emballé. Dans le premier cas, la personne va sombrer dans l'anxiété, le vide affectif et le désespoir tandis que dans le deuxième cas, elle sera remplie de sensations et de sentiments euphorisants qui pourront la mener jusqu'à l'extase.
Mais de toute façon, je ne pense pas que l'amour-passion tel quel soit essentiel à l'amour conjugal. J'ai l'impression que la plupart des gens tissent un lien amoureux très solide sans cette phase supposément essentielle. Cependant, je fais une distinction entre l'amour-passion et l'amour romantique. Dans ce dernier cas, on ne retrouve que les aspects positifs de l'amour-passion : l'attraction sexuelle, l'admiration réciproque, le désir d'être ensemble, l'engagement, les projets, la sérénité, le sentiment de plénitude. Cet amour est réservé à ceux qui fonctionnent bien dans la vie.
Finalement, je parie que vous êtes plus en amoureux que vous pensez. La sérénité de notre lien conjugal nous rend inconscients de l'intensité de notre amour. Souvent, c'est quand on a vraiment peur de perdre notre conjoint qu'on réalise soudainement à quel point on y tient. Les réactions de détresse à la suite de la découverte d'une infidélité, par exemple, sont révélatrices. Ce n'est pas de la passion inconsciente, cela? Il ne faudrait pas attendre que cela se produise pour dire à votre amoureux ou amoureuse que vous l'aimez à la Saint-Valentin...