Alexis, neuf ans, est né le 14 février 2002. Presque neuf mois exactement après le Sommet des Amériques, qui a permis à ses parents, Simon Légaré et Geneniève Guay, de se rencontrer sous les gaz lacrymogènes.

L'amour au temps des gaz lacrymogènes

Alexis, neuf ans, est un enfant du Sommet des Amériques. Littéralement. Ses parents, Simon et Geneviève, se sont rencontrés alors qu'ils manifestaient contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) dans les rues de Québec.
À l'époque, Geneviève Guay a 30 ans. Célibataire, elle a quitté Qué­bec depuis quelques mois pour un nouvel emploi mais revient dans la capitale cette fin de semaine-là. Avec quelques amis, elle veut manifester son désaccord contre la tenue du Sommet des Amériques, un exercice «totalement antidémocratique» qui se déroule derrière les portes closes.
Le samedi après-midi, le petit groupe décide de s'approcher de la clôture de sécurité, davantage par curiosité que par désir de confrontation. Rapidement, il est surpris par la tension qui règne. Les bombes de gaz lacrymogène explosent. «C'était le chaos. Il y avait vraiment un sentiment d'affrontement. On avait des intentions très pacifiques, on n'avait rien fait, mais quand tu vois ça, tu te sens agressée. Et là, tu te sens enragée. C'est vraiment venu me chercher», raconte Geneviève.
Avec ses amis, la jeune femme décide finalement de battre en retraite. Le petit groupe se rend en basse ville, au bar Le Scanner. C'est là qu'elle croise pour la première fois Simon Légaré, qui avait lui aussi goûté aux gaz lacrymogènes. «On a passé quelques heures là-bas, à décompresser un peu», se rappelle Geneviève.
Dans la soirée, un party s'organise au parc Saint-Roch. Geneviève et Simon y prennent part. «C'était super pacifique, il y a eu un gros rassemblement festif. Tout allait bien jusqu'à ce que les policiers arrivent de la haute ville. Les balles de caoutchouc ont commencé à siffler. Il y avait des poubelles en feu, on entendait les hélicoptères voler. On commençait à en avoir assez. On n'avait plus le coeur à la guerre», raconte Simon.
Geneviève, qui portait des verres de contact, est particulièrement affectée par les gaz lacrymogènes. «J'avais l'impression que mes yeux allaient dessécher, c'était indescriptible comme sensation.» Simon décide de l'amener à l'écart, pour s'occuper d'elle. «Ça a été son ges­te de galanterie qui m'a séduite!» lance-t-elle en riant. Le couple se revoit la fin de semaine suivante.
Trois semaines plus tard, Geneviève apprend... qu'elle est enceinte. «Ç'a vraiment été un moment charnière. On ne se connaissait pas. Mais pour moi, à l'âge que j'avais, il n'était pas question de me faire avorter.»
Voyager pour se connaître
Le jeune couple est donc parti en voiture, au Mexique, histoire de mieux se connaître. Un mois et demi, peut-être deux, «le temps qu'il a fallu». «À l'époque, il n'y a pas grand-monde qui aurait misé sur nous!» lance Geneviève en riant.
Dix ans plus tard, on peut dire qu'ils ont passé le test haut la main. Leur fils Alexis a maintenant une soeur de six ans, Clara. La petite famille habite à Saint-Adolphe, au nord de Stoneham. Simon occupe un emploi en linguistique informatique et Geneviève termine un doctorat en aménagement du territoire.
Même si les années ont passé, Geneviève n'hésiterait pas à manifester de nouveau contre la mise en place d'un accord de libre-échange économique semblable à celui qui a mobilisé les troupes, en 2001.
«Je le referais certainement. Ç'a été une expérience intense, on a eu l'impression de participer à un grand mouvement et, en plus, ça n'a pas été vain. La ZLEA est morte peu de temps après et je pense que toute la mobilisation qui a entouré le Sommet des Amériques a eu un véritable impact.»