Jean-François Bégin, coureur de longues distances depuis quelques années, s'est lancé il y a 22 mois le défi de terminer cinq ultramarathons par étapes disputés dans le désert.

L'amant du désert qui n'aimait pas le sable...

Pour une quatrième journée de suite, Jean-François Bégin doit courir des dizaines de kilomètres dans le sable d'un désert en Namibie. Il n'a que très peu dormi depuis le début de cette épreuve inhumaine de 230 kilomètres. Son matelas de sol a crevé dès la première nuit. Il poursuit sa route malgré tout... et s'endort. Entre deux enjambées.
Quelques semaines plus tard, dans une compétition similaire en Chine, il est victime d'un coup de chaleur extrême. Il fait 53 °C. Après plusieurs heures d'efforts, il voit des points noirs, entend un bourdonnement. Au cours des sept derniers kilomètres de cette étape qui en compte 80, Bégin régurgite chaque gorgée d'eau. Il continue de se «vomir l'âme» une fois arrivé au campement.
Autre bond de quelques mois en avant. Il broie du noir pendant une course en Australie. Depuis son réveil, il s'attend à une mauvaise journée et celle-ci lui donne raison. Bégin se croit incapable de rallier l'arrivée dans les temps prévus. Un échec conduirait à sa disqualification. Il passe par toute la gamme des émotions, de la colère au deuil. Après 30 kilomètres, il est devenu son pire ennemi. Il accepte son sort : il abandonnera.
«Un 22 mois archi-intense»
Bégin raconte aujourd'hui les nombreuses péripéties de son projet insensé d'un ton calme, mais passionné. Ce chirurgien orthopédiste à L'Hôtel-Dieu de Lévis, coureur de longues distances depuis quelques années, s'est lancé il y a 22 mois le défi de terminer cinq ultramarathons par étapes disputés dans le désert. Un total de 1545 kilomètres en autonomie. Un défi à la fois personnel et collectif : il permet de récolter des fonds pour le futur Centre régional intégré en cancérologie. Bégin a nommé son projet Opération Désert5.
«Ç'a été un 22 mois archi-intense, à y penser tous les jours. Tous les jours. Quand ce n'est pas à m'entraîner, c'est à préparer le matériel; quand ce n'est pas à préparer le matériel, c'est à communiquer avec d'autres coureurs qui ont déjà fait les courses pour avoir des conseils», raconte Bégin, 46 ans, dans la flore luxuriante de sa cour arrière, à Cap-Rouge, un fort contraste avec les paysages désertiques admirés pendant ses courses.
Il a toutes les raisons d'être fier. Car il n'a jamais abandonné. En Namibie, il s'est réveillé juste à temps pour éviter une chute dangereuse, tendant le bras pour stopper son corps. Un coureur disqualifié lui a plus tard donné son matelas de sol. Bégin a dormi comme un bébé la nuit suivante.
En Chine, il a rallié l'arrivée grâce à l'aide d'un compétiteur américain, qui a sacrifié son résultat afin de rester avec lui dans cet enfer, par précaution. Au campement, un vulgaire Coke lui a finalement redonné un peu de tonus. Après une journée de congé (pour tout le monde), Bégin a continué la course.
En Australie, sa copine, bénévole pendant l'épreuve, a couru les 34 derniers kilomètres avec lui. Son travail était de fermer la course et de ramasser les marqueurs. «Elle suivait le dernier... c'était moi», raconte Bégin. La présence de son «ange» lui a permis de sortir de sa tête, de dépasser un retardataire et d'arriver à temps. Le lendemain, il finissait huitième.
Bégin a terminé son premier ultramarathon par étapes en 2014, avant la naissance d'Opération Désert5. Il court alors 250 kilomètres dans le désert de l'Atacama, au Chili, afin de lever des fonds pour Fibrose Kystique Québec. «Après cette course-là, je m'étais dit : "Je n'en fais plus jamais, c'est terminé"», se souvient-il. «Trop dur, ça demande trop de sacrifices. Mais je me suis surpris, une couple de semaines plus tard, à retourner sur Internet pour faire des recherches sur les autres courses.»
«ils courent après quoi?»
Un incroyable revirement pour cet homme de plusieurs sports - en particulier le soccer -, qui n'avait jamais fait de course organisée, pas même un cinq kilomètres, avant de commencer son entraînement pour l'Atacama. «J'avais couru après un ballon de soccer. Je partais de zéro. Je regardais les gens courir, et, sans les dénigrer, je ne comprenais pas : ils courent après quoi?
«Je déteste le sable», lance aussi Bégin pendant l'entretien, faisant sursauter le représentant du Soleil. Alors, pourquoi se lancer dans une pareille aventure?
Parce qu'il aime se mettre en danger, solutionner des problèmes, relever des défis. Dans ces longues épreuves en terrain hostile, la lutte contre les éléments est constante. Cette précarité fait partie du plaisir, assure Bégin, papa de deux jeunes adolescentes. Une relation amour-haine qui lui permet de continuer à courir, même à 53 °C. Même en dormant!
Une autre facette stimulante : la préparation du matériel. Une livre de plus dans son sac à dos équivaut à un kilomètre à l'heure de moins, calcule Bégin. La quête de légèreté est cruciale. Pas beaucoup de place pour des bobettes de rechange!
Pendant ces courses, seules l'eau et la tente sont fournies. Il doit traîner sa nourriture et tout le reste. Son sac à dos ne doit pas peser plus que 16 livres.
Forte compétition
Il y a certes une ambiance d'entraide pendant ces longues épreuves, mais l'esprit de compétition est également relevé. Bégin a malgré tout atteint tous ses objectifs de performance. Après avoir terminé 17e sur 130 participants à sa première course d'Opération Désert5, aux États-Unis, il s'est mis en tête de réussir un top 20 à chacune des épreuves. Il a finalement terminé 17e en Namibie, 15e en Chine, 13e en Antarctique et 10e en Australie. Malgré ses 46 ans, il était dans la moyenne d'âge des participants.
Sa seule déception? L'objectif de financement, 100 000 $, ne sera pas atteint. Mais environ 70 000 $ ont malgré tout été récoltés. «J'ai des patients qui sont venus me donner 20 $ en mains propres avec une carte en me disant merci, se réjouit Bégin. [L'argent] est venu littéralement de partout.» Il est toujours possible de donner en cliquant sur le fhdl.ca/activites/operationdesert5.
Il avait à peine eu le temps de souffler lorsque Le Soleil l'a rencontré, à la mi-juin. Il revenait tout juste de sa dernière course, en Australie, une épreuve de 522 kilomètres (!) étalés sur 10 jours. Il a repris le travail aussitôt.
Même s'il continue de courir de longues distances dans les rues et les sentiers de Québec, un manque le guette avec la fin de sa délirante aventure. «Le vide, il va être là. Je le sais, je l'appréhende un petit peu. Je commence à le sentir, maintenant que je tourne le coin et que je reprends le contrôle de ma vie. Je sens qu'il va y avoir un vide que je devrai combler par quelque chose», affirme Bégin.
Déjà, il parle de l'Islande et du Fire and Ice. Histoire de courir un ultramarathon sur le continent manquant à son palmarès : l'Europe.
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Les cinq courses d'Opération Désert5
1. Grand to Grand Ultra (Utah, 273 kilomètres, 20 au 26 septembre 2015)
Jean-François Bégin se fait prendre dans un orage électrique dans le parc d'État de Coral Pink Sand Dunes. «Ils nous avaient dit, au départ : "Il y a une place où vous ne voulez pas vous faire prendre par un orage électrique, c'est là". Ben moi, évidemment, je me suis ramassé là avec un orage électrique au-dessus de ma tête. La trouille, vraiment. Au point d'arrêter au bas d'une dune et de me dire : "Je suis un paratonnerre humain."» Il se débarrasse de ses bâtons et de son sac à dos, puis se met «en p'tite boule» dans un coin, attendant l'apaisement des éléments. Il poursuit ensuite sa course, détrempé, les coyotes hurlant au loin.
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2. Sahara Race (Namibie, 230 kilomètres, 1er au 7 mai 2016)
«Viens courir avec moi sur la plage», résume Jean-François Bégin. Ce parcours se déroule sur du sable mou, dont une épreuve, en effet, sur une plage le long de l'océan Atlantique. Contrairement à ce que son nom indique, cette compétition se tient loin du désert du Sahara, beaucoup plus au nord en Afrique. Les paysages étaient «absolument féeriques, mais c'est une course vraiment plate», constate Bégin. «Des cinq, c'est probablement celle que j'ai appréciée le moins.»
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3. Gobi March (Chine, 250 kilomètres, 19 au 25 juin 2016)
Une course épique, dans un coin très reculé de la Chine. Simplement se rendre et en ressortir a été une aventure, raconte Bégin. Encore une fois, les participants y découvrent plusieurs environnements. Les deux premières étapes, en zone alpine, lui rappelaient le mont Sainte-Anne. La deuxième partie de la compétition faisait la part belle aux chemins de gravelle et de terre. Au cours de la fameuse étape de 80 km lors de laquelle il a été victime d'un coup de chaleur, une cinquantaine de coureurs encore plus mal en point que lui ont dû être évacués en raison d'une tempête de sable.
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4. The Last Desert (Antarctique, 250 kilomètres, 18 au 29 novembre 2016)
«Il y a moins de monde qui ont couru en Antarctique que de gens qui sont allés dans l'espace», lance Jean-François Bégin pour illustrer l'aspect inédit de cette épreuve, disputée dans un désert de neige et de glace. «À ce jour, c'est l'endroit le plus hallucinant, le plus beau, le plus mémorable où je suis allé sur la planète.» Simplement pour s'y rendre, les participants devaient passer deux jours en bateau dans les vagues de 30 pieds du Passage de Drake, au sud de l'Amérique du Sud. Contrairement aux autres épreuves, les coureurs dorment sur le bateau en raison des règles environnementales. «On avait du luxe. On pouvait prendre notre douche, on nous nourrissait.»
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5. The Track (Australie, 522 kilomètres, 17 au 26 mai 2017)
«Tu ne peux pas résumer en quatre phrases 85 heures de course. On passait par des territoires protégés, des terres aborigènes où les touristes ne peuvent pas aller.» La compétition australienne a été un crescendo d'étapes, où, à peu de choses près, chaque course était plus longue que la précédente. Le clou de l'aventure : une dernière section de 137 kilomètres! «À 3h du matin dans l'Outback, quand il te reste 35 kilomètres à faire, que t'es seul avec ta lampe frontale... Ça ne devient plus une épreuve physique, ça devient une épreuve mentale. Point.»
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Arrêt sur parole
On ne fait pas ces courses pour la médaille, pour la foule (Hey hey!!! Y'en n'a pas!!), pour l'honneur, pour le chandail de finisher ou pour combler son Facebook de nouvelles et de photos... Non... Ça fait trop mal pour ça... C'en vaudrait aucunement la peine. On fait ces courses, comme le disait mon ami Mike, pour les gens qui les font à nos côtés... Des amitiés soudées par la joie, par les rires, par les pleurs, par l'expérience commune, par la souffrance, par des soirées au bord du feu et par l'entraide. Ces amitiés sont intenses, inébranlables, authentiques et dureront pour toujours...
- Jean-François Bégin, dans un commentaire sur Facebook quelques jours après la fin de son aventure