En 1948, le «boisé Woodfield», zone blanchâtre sur la photo, accueillait bien peu d'arbres.

La vérité sur le boisé Woodfield

La photo aérienne de Québec en 1948 est éloquente. Le «boisé Woodfield» de Sillery, dont on invoque aujourd'hui la valeur historique pour s'opposer à son lotissement, n'existe pas encore.
<p>On constate que même en 1972, les arbres se faisaient plutôt rares dans cette zone du «boisé Woodfield». </p>
<p>Cette image illustre le plan d'intégration du projet Bilodeau.</p>
Le terrain voisin du cimetière St-Patrick n'est pas boisé. Peut-être sert-il encore à la culture, comme celui où ont été construits les Jardins de Coulonge et Le Châtelain.
Une autre photo aérienne de 1972 montre qu'il n'y a toujours pas de boisé au Domaine Woodfield.
Difficile de soutenir que ce boisé appartient au «patrimoine historique naturel», comme le voudraient les opposants au projet des Immeubles Bilodeau.
Difficile aussi d'invoquer le concept de cimetière-jardin dont l'«unité de paysage» rendrait indissociables le boisé et le cimetière.
Difficile de plaider que ce boisé est un «écran visuel essentiel» autour du cimetière. Il y a 40 ans à peine, il n'y avait pas de boisé.
Je ne doute pas que ce boisé soit joli et agréable pour ses voisins, mais sa valeur patrimoniale est limitée. C'est aussi ce qu'avait constaté la Commission de la capitale nationale en 2009.
Cela dit, la photo de 1948, accessible sur le site de l'Université Laval, montre de gros arbres au domaine Woodfield.
Une douzaine d'érables à sucre et de chênes rouges centenaires. À l'époque, ces «vétérans» étaient isolés en terrain découvert; ils sont aujourd'hui entourés de jeunes arbres. Assez qu'en été, les vétérans sont à peine visibles, à moins d'aller marcher dans le sous-bois.
Le projet Bilodeau implique l'abattage de deux de ces grands arbres, un chêne et un érable.
Il prévoit aussi le déplacement ou l'abattage de 43 arbres plus petits qui seront compensés par des plantations.
Question légitime : est-il socialement acceptable de toucher à des centenaires dans un arrondissement historique pour quelques dizaines de condos? Beaucoup croient que non.
Les centenaires de cette taille sont rares à Québec. Ceux du boisé Woodfield, qui ressemblent à des bonsaïs géants avec leurs bras tordus, sont émouvants. Leréflexe serait de les protéger.
Mais l'âge qui les rend si précieux est aussi ce qui les rend fragiles. Un des centenaires de Wood-field est tombé de lui-même, il y a quelques années. D'autres ont perdu des branches et tomberont à leur tour. Comme tous les arbres.
Le promoteur se dit préoccupé par la protection du boisé. Tant mieux. Le problème est que les travaux ne se déroulent pas toujours comme prévu. L'excavation peut endommager le système racinaire des gros arbres et affecter l'écoulement des eaux.
Un puissant lobby d'historiens, d'ingénieurs forestiers, de voisins et de citoyens militants voudrait conserver le boisé intégralement.
Ce qui soulève une autre bonne question : protéger le boisé et ses centenaires pour qui?
Pour les voisins des Jardins de Coulonge, de Samos ou du Châtelain? Ce sont presque les seuls à en profiter dans l'état actuel des lieux.
Dans sa publicité, les Jardins de Coulonge vantent d'ailleurs les «avantages de la vie urbaine au coeur même d'un merveilleux domaine privé où il fait bon vivre sans contraintes».
S'il est d'intérêt public de protéger à tout prix les centenaires de Woodfield, la logique serait d'en faire un véritable espace public où tous pourraient les admirer? Or je n'ai, à ce jour, rien entendu de tel des autorités publiques.
Dans un mémoire daté de 2010, la Société d'histoire de Sillery rappelle que les mesures de protection gouvernementales n'ont pas empêché les projets résidentiels à Sillery depuis 1950.
Certains ont «dégradé au plan architectural, environnemental et paysager la voie historique du chemin Saint-Louis», estime la Société. Elle pointe nommément les Jardins de Coulonge et Le Châtelain.
Le Conseil du patrimoine culturel du Québec juge pour sa part que le projet Woodfield (70 condos, quatre étages) est «trop gros, trop haut et trop envahissant...».
D'accord ou pas, ce sont des points de vue valables.
Mais je trouve assez ironique que la contestation légale du projet Woodfield ait été lancée par les Jardins de Coulonge et Le Châtelain qui font 10 étages massifs et détonnent avec l'esprit du lieu.
En attendant le vrai procès en octobre prochain, la juge Johanne April, de la Cour supérieure, a pris la seule décision possible : accorder une ordonnance de sauvegarde.
Le promoteur ne pourra pas couper d'arbres tant que le tribunal n'aura pas statué sur la validité de l'autorisation donnée par l'ex-ministre de la Culture Maka Kotto.
Il ne sera pas facile de faire invalider cette décision. Préparons-nous, le débat risque de revenir sur le terrain politique.
Pour consulter la carte de 1948