Jean-François Lisée

La série House of Cards analysée par Jean-François Lisée

Parmi les amateurs de House of Cards qui trépignent d'impatience à l'idée de l'arrivée de la deuxième saison sur Netflix, le 14 février, se trouve un homme au pouvoir : Jean-François Lisée. Journaliste, conseiller politique des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, celui qui est maintenant ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur est aussi spécialiste de la politique américaine. Bref, tout un c.v. pour pouvoir jeter un regard fort pertinent sur les jeux de pouvoirs décrits dans House of Cards, une série que M. Lisée a dévorée. Alors, Monsieur le Ministre, la politique est-elle un sport aussi dangereux que dans l'univers de Francis Underwood?
Q Pourquoi appréciez-vous la série House of Cards?
R Parce que c'est de la fiction. Ce sont les contradictions de la politique poussées à leur paroxysme. Si c'était fidèle à la réalité, il n'y aurait aucun intérêt. D'abord, ce serait beaucoup moins excitant. Il y aurait beaucoup moins de bagarre, de sang et de sexe. On ne l'écouterait pas. J'aime aussi la qualité des dialogues, du scénario et de l'interprétation. J'avais à l'époque regardé la version britannique [de 1990]. Le scénario de base est le même, y compris ce passage répété où l'acteur principal brise le quatrième mur et s'adresse à la caméra. Cela crée une très forte complicité entre le protagoniste et le téléspectateur.
Q Vous connaissez beaucoup la Maison-Blanche et vous avez écrit sur la politique américaine. Peut-on imaginer qu'un seul homme puisse mener une revanche aussi impitoyable que celle de Francis Underwood [joué par Kevin Spacey]?
R C'est certain que la capacité de nuire est quelque chose de très réel. Si quelqu'un en position de pouvoir décide de nuire en coulant des informations, en essayant de détruire une réputation avec la complicité de la presse, ce sont des choses plausibles. On suppose que ça s'est fait et, évidemment, c'est extrêmement destructeur tant pour le gouvernement auquel la personne appartient que pour le système démocratique. Mais dans la série, le personnage va très, très loin. C'est farfelu, mais si quelqu'un était aussi machiavélique que ça, on se dit que peut-être qu'à la fin... C'est intéressant parce que ce n'est pas complètement à l'extérieur de l'imaginaire.
Q Certains détracteurs ont dit de House of Cards qu'elle alimente le cynisme envers la politique. Qu'en pensez-vous?
R C'est sûr que chaque fois qu'on rend intéressant une profession dans une série, on exagère. Les urgentologues étaient fâchés contre la série Urgences, les gens des relations publiques n'aimaient pas trop Mirador. Mais si on ne fait que décrire la réalité normale, personne ne va écouter. Ça prend de l'action, ça prend du suspense, alors je ne le prends pas personnel en tant qu'élu! [rires] Il faut donner aux auteurs la licence, la possibilité d'inventer dans le domaine politique. Je pense aussi à la série Boss, sur le maire de Chicago, qui va encore plus loin que House of Cards. À l'inverse, The West Wing avait un parti pris de réalisme. C'était le tour de force de cette série de nous garder en haleine tout en nous informant sur la réalité du monde politique américain.
Q Que pensez-vous de la façon dont les médias sont représentés à travers le personnage de l'ambitieuse jeune journaliste Zoe Barnes?
R L'intérêt de la jeune journaliste de se trouver une source, de l'utiliser et d'être utilisée par la source, c'est classique. Ensuite, jusqu'où va la jeune journaliste pour démontrer sa loyauté à la source, ça, je ne commenterai pas! Moi, comme jeune journaliste, je n'ai jamais fait ces propositions et je n'en ai jamais eu! C'est intéressant, mais encore là, c'est poussé au paroxysme et on va voir la suite dans la deuxième saison.