Olenka Dlanyarova Bouchard ouvre, aujourd'hui même, une librairie consacrée à la littérature slave, les Encres russes, une étagère dans la bouquinerie L'Ancre des mots.

La Rus' de Kiev

Olenka avait quatre ans quand elle est entrée en Russie pour la première fois, à travers les contes que lui lisait sa mère. Elle s'est initiée aux grands auteurs à huit ans. Adolescente, alors que ses copines craquaient pour James Bond, elle a eu le coup de foudre pour Le Docteur Jivago de Boris Pasternak.
Olenka Dlanyarova Bouchard est née au Québec, dans une petite ville industrielle, de parents québécois de souche.
À la fin des années 60, alors que les jeunes vont bourlinguer en Europe, Olenka choisit l'Ukraine. Elle y est restée un an.
Olenka est triste ces temps-ci, à cause de ce qui se passe là-bas. «La Russie est née de l'Ukraine, Kiev était là bien avant Moscou. Ça donne une idée de ce conflit qui est fratricide, presque matricide.» Comme si le rejeton voulait en finir avec sa mère, en lui refusant son indépendance.
L'Ukraine, dès son origine au IXe siècle, s'appelait la Rus' de Kiev. «Quand il y a eu la destruction de Kiev par les Mongols [au XXIIIe siècle], on est montés vers le nord, vers Moscou», fondée en 1276. Quand elle parle de l'Ukraine, Olenka dit «on». Son coeur est toujours là-bas.
Elle retourne chaque année en Russie, avec tout ce que ça implique de tracasseries bureaucratiques. Olenka, comme tous ceux qui foulent le sol du pays, doit s'astreindre à des contrôles systématiques, appliqués avec la flexibilité d'une barre de fer. N'empêche, elle y retourne, encore et toujours.
Sa terre d'adoption, c'est surtout la Russie sibérienne. Elle est comme chez elle à Novossibirsk, ville traversée par le fleuve Ob, un peu comme si Québec et Lévis étaient fusionnées.
Quand elle est à Québec, elle vit pour la Russie, pour montrer d'elle une autre image que celles qu'on voit aux bulletins de nouvelles. «Dans la culture russe, il y a une profondeur du ressenti. La langue a un potentiel énorme de nuances de l'émotion, c'est la langue de la subtilité, du raffinement.»
La Russie n'est pas Poutine.
Olenka ouvre aujourd'hui même une librairie consacrée à la littérature slave, les Encres russes. Sa librairie, c'est pour l'instant une seule étagère, dans une minuscule bouquinerie. Drôle de hasard, il s'agit de celle dont j'ai parlé l'automne dernier, L'Ancre des mots, que son propriétaire donnait.
Les nouveaux propriétaires, Alexandre Prieur et Cassy Giguère, se sont liés d'amitié avec Olenka, ils ont eu l'idée de cette librairie dans la librairie.
Le livre, c'est le début, l'origine. «On part de la littérature et on dérive», comme elle a fait, enfant. Olenka veut arrimer le théâtre, la musique, toutes les manifestations culturelles slaves de la ville. «L'idée, c'est que, dorénavant, tous ces événements ne seront plus des gestes isolés. On aura le réflexe de se dire que le lien entre la Russie et le Québec, ça ne se limite pas à une accolade entre Poutine et Aubut. Je veux créer une communauté, qu'elle évolue dans la convivialité.»
Voilà un mot qu'on n'associe pas spontanément avec la Russie.
Sur les tablettes de l'étagère, il n'y a pas que des livres écrits par des auteurs russes «officiels». Olenka veut faire rayonner la culture slave dans son ensemble, à l'image d'une grande réunification littéraire. «Il y a des auteurs classiques, des contemporains. À Québec, il y a aussi des gens de l'Ukraine, de Biélorussie, de Moldavie, du Kazakhstan. Ces gens-là ont beaucoup en commun.»
Entre eux, mais aussi avec les Québécois de souche. «Il y a une analogie dans les tempéraments, dans la nordicité et les grands espaces. Si les Russes sont si réservés, c'est à cause de l'absence de libertés. S'ils sont moins volubiles, c'est pour se protéger.» Olenka, d'ailleurs, n'aime pas beaucoup parler d'elle.
Sur la culture russe, elle est intarissable.
Elle veut «contrer les propagandes américaines et russes», raconter la Russie dont on n'entend jamais parler, surtout en ces temps de déchirements. Elle veut parler de sa Russie, celle qu'elle a appris à aimer.
Elle veut rapprocher de nous cette culture qui nous semble si lointaine, si froide. Tous les mercredis, elle tient un salon littéraire, rue Maguire, au café Grains de Soleil situé juste en face de l'Ancre des mots. Chaque semaine, un thème différent. Pas une conférence, plutôt une discussion.
En russe, ça s'appelle un samovar.  Au sens propre, le samovar est une grosse bouilloire à thé autour de laquelle les peuples slaves se réunissaient pour discuter. L'objet est beau, souvent fait de cuivre ou de bronze, parfois d'or. Traditionnellement, chaque maison russe avait son samovar, signe d'hospitalité. Et, on y revient, de convivialité.
À la marmite russe, qui menace d'exploser, je préfère le samovar.