La roue qui tourne

La Direction de la santé publique recommande de bannir les appareils de loterie vidéo (ALV) des quartiers les plus défavorisés de Québec et d'imposer partout ailleurs un couvre-feu à minuit.
Le rapport s'appuie sur des études qui démontrent que les ALV créent une dépendance plus forte que les autres jeux et loteries.
Le problème touche particulièrement les citoyens à faible revenu, moins scolarisés et au réseau familial plus fragile.
Or c'est dans ces quartiers défavorisés que la loterie vidéo est le plus accessible, constate la Direction de la santé publique.
«L'offre actuelle de loterie vidéo contribue aux inégalités sociales de santé dans la région de Québec.»
Je ne suis pas étonné du lien établi entre la pauvreté et la vulnérabilité aux loteries vidéo. D'autres études ont fait des liens similaires avec le tabagisme ou l'obésité.
Je suis cependant moins convaincu que les ALV contribuent aux inégalités sociales. On confond facilement la poule et l'oeuf. Les ALV ne créent pas la pauvreté. Ils en tirent profit certainement, mais n'en sont pas la cause.
C'est une «roue qui tourne» et une «équation complexe», convient Mme Valérie Houde, qui a piloté le rapport de la Santé publique.
La vulnérabilité dit-elle, tient à la fois à la «structure du jeu», à l'environnement et aux choix personnels.
Une des limites de l'étude de la Santé publique est qu'on ne sait pas ce que les citoyens feraient de leur argent si on les privait de loterie vidéo.
Achèteraient-ils davantage de fruits et de légumes ou davantage de cartes de bingo et de billets de loterie?
Loto-Québec se défend de planter ses machines dans les quartiers les plus défavorisés.
La société d'État rappelle avoir coupé depuis 10 ans la moitié des sites de loteries vidéo à Québec et 36 % au Québec.
Les revenus des ALV sont passés de 1,3 milliard $ en 2005-2006 à 977 M$ en 2012-2013.
Invoquant la confidentialité des chiffres d'affaires, Loto-Québec refuse de donner des informations plus précises sur les rendements par établissement ou par quartier.
Les machines des quartiers défavorisés rapportent-elles davantage? «On ne fait pas ces analyses-là», explique Mme Marie-Claude Rivet, porte-parole de Loto-Québec.
Avant d'implanter un nouvel appareil, Loto-Québec dit s'assurer que la moyenne de revenu des ménages du quartier est égale ou supérieure à la moyenne québécoise (59 000 $).
La société s'assure aussi que la proportion des personnes à faible revenu dans le quartier n'a pas augmenté depuis le recensement précédent.
L'intention est louable, mais le résultat est incertain. Loto-Québec utilise les données de Statistique Canada qui découpe la région de la capitale en 40 secteurs.
Cela fait près de 20 000 personnes en moyenne par secteur. Une échelle trop grande pour empêcher l'implantation d'ALV là où ça se joue, à petite échelle, dans le voisinage immédiat de la pauvreté.
J'ai une réticence naturelle à voir l'État jouer à la mère avec les citoyens, fussent-ils les plus démunis. Jusqu'où faut-il protéger des gens contre eux-mêmes?
Perdre son argent dans des appareils de loterie n'est pas la meilleure décision pour qui vit dans la pauvreté, mais c'est un choix.
Comme de fumer, boire ou acheter des billets de loterie qui ont aussi en commun de créer parfois une dépendance et de générer des revenus au gouvernement.
Si on suit la logique, faudra-t-il les bannir aussi des quartiers défavorisés? Y bannir aussi les fast food et les boissons gazeuses au nom d'une meilleure équité sociale dans la santé? Cela n'aurait pas de fin.
Je crois à la solidarité sociale et à la prudence de l'État. Mais je crains que la dépendance, au jeu, au tabac ou à n'importe quoi, soit un problème lié à la personne. Privez cette personne de l'objet de sa dépendance et elle risque d'en développer une autre.