La restauration à Québec dans une bulle immobilière

Suis-je blasée? Jamais de la vie. D'autant que des coups de coeur, peu nombreux, mais sentis, j'en ai eus dans la dernière année. Néanmoins, une question s'impose : est-ce qu'il y a trop de restaurants qui ouvrent à Québec? La réponse est oui. Les meilleurs comme les moins bons. Québec présente la plus grande proportion d'ouvertures d'établissement de la province pour 2013. Dois-je rappeler la statistique qui tue? Neuf de ces restaurants tout beaux tout nouveaux sur 10 fermeront avant d'atteindre leurs 10 ans.
Or, il n'y a pas de «mystère Québec», et notre maire n'a pas encore le pouvoir de multiplier les citoyens taxables qui bientôt répartiront leur budget loisir entre l'amphithéâtre, les restos et les autres secteurs d'activités. Si l'industrie de la restauration continue de soutenir une telle croissance - dans les faits, une décroissance par rapport à la fragmentation des revenus possibles -, il y a un point de rupture à anticiper. À mon avis, la restauration vit l'équivalent d'une bulle immobilière. Va-t-elle dégonfler d'un coup sec?
Je me questionne aussi sur la notion de qualité. Bien franchement, je n'ai pas été souvent ébahie par les «bébés» de 2013. Ni par l'originalité des concepts, ni par l'assiette, généralement correcte, sans plus. Que les restaurants se multiplient, je m'incline devant les braves. Encore faut-il qu'il y ait une offre intéressante. Autrement dit : l'offre n'est pas aussi diversifiée qu'elle paraît. J'ai noté également que les bannières régionales, de Montréal et de l'extérieur, dont Houston Avenue Bar & Grill et The Keg Steakhouse, tendent à se cristalliser dans des secteurs aussi stratégiques que Lebourgneuf. Constat : ces établissements exercent une rétention sur une clientèle moins mobile.
Finalement, les bistros - un terme aussi galvaudé que terroir -, il y a en assez à Québec. Point barre.
Redescendre sur terre!
L'an passé, mon coup de gueule concernait le cellulaire à table. Les flashs crépitent toujours et plusieurs mangent encore froid pour poster la photo la mieux cadrée de leurs ris de veau. Rétrospectivement, je retiens de 2013 une obsession pour la gastronomie, comme s'il fallait être foodie pour être socialement acceptable. Et si on dérapait un «ti-peu». Médias inclus.
Entendons-nous. J'adore mon job. J'aime partager mes découvertes et parler des gens d'exception qui font de la restauration un milieu vivant. N'empêche, je pense qu'en 2014, nous devrions collectivement relativiser notre rapport à la nourriture. Un chef, même hypertalentueux, n'est pas un dieu. Ni le grand Hervé This, cofondateur de la cuisine moléculaire et créateur de la cuisine note à note (je vous en reparle la semaine prochaine). Dieu n'existe pas en cuisine. Si le crucifix doit sortir de l'Assemblée nationale, qu'il soit décroché des restos. Soyons plus laïques dans notre rapport à la nourriture. Coïncidence ou pas, le yoga n'a jamais été aussi populaire. Les centres ouvrent à Québec au même rythme - toutes proportions gardées - que les restos. Dans cette perspective séculière de «Mange "prie" aime», rapprochons-nous de la définition fondamentale du verbe manger, «se nourrir».
Vide plasmagorique
Je le sais, les écrans plasma sont vendus à prix plus que compétitifs. Est-ce une raison pour les accrocher partout? Moi-même, l'an dernier, j'ai cédé à l'appel de la consommation. J'ai descendu au sous-sol ma télé à tubes sur le principe du «tant qu'à y être». Aux dernières nouvelles, Bertha fonctionne toujours et fait le bonheur de deux étudiantes en cinéma de l'UQAM. Beau paradoxe. Bref, les écrans dans les restos nourrissent le sportif et tous ceux qui n'ont rien à se dire. À ceux-là, je suggère de ne pas gaspiller leur argent au resto. Si vous voulez en guérir (de votre mutisme), essayez la thérapie du service au volant du McDo. Une thérapie-choc à 10 $ qui consiste à manger les yeux dans le rétroviseur. Vous verrez l'image pathétique que les couples aphones projettent au resto. Au lieu du son artificiel des télés en soldes perpétuels, si de vraies voix se faisaient entendre...
Québec, capitale de la bière?
Une Tite-pute pour la route? Au-delà d'une microbrasserie qui s'est illustrée par la faiblesse - c'est peu dire - de sa poésie féministe derrière le nom de l'un de ses brassins, les amateurs de fraîche n'ont pas eu à se plaindre en 2013. Si les paris vont bon train à savoir quand Les 3 brasseurs ouvrira enfin sur la Grande Allée - les travaux s'étirent -, Archibald se multiplie comme Starbuck, le géniteur du film de Ken Scott. Dans la foulée, nos voisins du Saguenay de La Voie Maltée ont vu en Québec une terre pour y implanter leurs bières nourrissantes. Ce que j'en ai retenu, un maillage bière-cuisine bien intégré à la carte, de l'entrée aux desserts. Mais si j'avais un seul nouveau débit de bières à signaler en 2013, ce serait la Microbrasserie de Bellechasse. Pour sa mission d'injecter du pep dans l'économie locale de la région de Buckland et dans les jambes des skieurs du Massif du Sud.
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Microbrasserie de Bellechasse et Pub de la Contrée, 2020, rue de l'Église, Buckland. Tél. : 418 789-4444
La Voie Maltée, 1040, boulevard Pierre-Bertrand Sud, Québec. Tél. : 418 683-5558