La peur

«Je n'ai jamais aimé les bungalows et les banlieues», confesse-t-elle. Elle dit préférer les quartiers denses et les «villes vivantes».
Depuis plus de 30 ans, elle habite Sillery. Une rue de bungalows, bordée d'arbres et de jolis parterres avec des piscines dans les cours.
Malheureuse dans sa banlieue? Ce n'est pas ce que j'ai perçu. Micheline Patenaude confie avoir «toujours la nostalgie de Montréal», mais se sent une appartenance à Sillery.
Elle aime sa proximité avec le fleuve, la rue Maguire et l'université, où elle pouvait aller à pied lorsqu'elle y enseignait le droit.
Une relation ambiguë avec son quartier, qui traduit bien la réalité de Sillery, à cheval entre ville et banlieue.
«Moins Sillery aura l'air d'une banlieue, plus ça va me plaire», annonce-t-elle.
Mme Patenaude m'a écrit cette semaine pour réagir au débat sur l'avenir du boisé Woodfield et sur la densification de Sillery.
Elle reconnaissait chez les opposants au projet immobilier les mêmes réflexes de refus global qui l'avaient fait décrocher du conseil de quartier dont elle fut à l'époque une des instigatrices.
Fervente militante du parti de Jean-Paul L'Allier, Mme Patenaude a contribué après les fusions à recueillir des signatures pour créer ce conseil de quartier.
Elle croyait à l'utilité d'un lieu où les citoyens pourraient se faire entendre. Elle dit avoir vite déchanté et s'est désintéressée complètement du conseil, au point de regretter d'y avoir contribué et d'en souhaiter aujourd'hui la disparition.
Elle déplore la «culture antitoute»et le «fanatisme» dont font preuve les gens qui se sont «emparés» de ce conseil de quartier, perçoit-elle.
À travers ces débats, elle dit avoir découvert une «mentalité Sillery» qui lui a «déplu éperdument». Un «monde à part», teinté de «snobisme» et répugnant à l'idée que le monde de Sillery allait devoir se mélanger à d'autres. Un «esprit de clocher petit».
Elle comprend que des projets puissent susciter la critique. La «maison de la rue Dickson est énorme», convient-elle. «Il est possible que des gens aient raison parfois». Mais «pas toujours pour le plaisir d'être contre».
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Au coin de la rue, à côté de chez Mme Patenaude, un promoteur a démoli un bungalow pour reconstruire un bâtiment avec une architecture moderne. Un scénario typique des transformations des dernières années dans les banlieues de première couronne.
La nouvelle maison a fait sourciller dans le voisinage. Comme les nouveaux jumelés ou maisons en rangée dans d'autres rues de Sillery et Sainte-Foy.
Mme Patenaude a tout de suite aimé cette nouvelle maison moderne avec ses grandes fenêtres où elle voit vivre ses voisins et se sent ainsi un peu «à New York» ou dans un centre-ville.
Intéressante, cette référence aux grandes fenêtres.
Il m'est parvenu vendredi la lettre d'une autre lectrice du Soleil où il m'a semblé retrouver le point de vue rigoureusement opposé.
Mme Suzanne Faguy y plaide pour une «densification respectueuse» de Sillery et de ses citoyens. Jusque-là, ça va. Tout le monde est pour la vertu.
J'ai cependant perçu dans cette lettre un plaidoyer contre les promoteurs et «nouveaux arrivants» qui bousculent les habitudes et «imposent leur choix aux voisins immédiats».
Maisons trop grosses, arbres coupés, nouvelles clôtures, architecture détonante, comme si les maisons des générations précédentes étaient nécessairement plus réussies que celles d'aujourd'hui.
J'ai retenu de la lettre de Mme Faguy ce passage sur les fenêtres. Il ne s'agit pas des voisins de Mme Patenaude, mais c'est tout comme.
«Les nouveaux arrivants s'installent dans leur nouvel univers entièrement fermé au voisinage, derrière leurs immenses et hautes fenêtres donnant directement sur la cour des voisins, fenêtres qu'ils doivent protéger de tentures ou stores toujours fermés afin de ne pas vivre eux-mêmes exposés en vitrine.»
Mme Faguy se scandalisait qu'une conseillère municipale ait récemment suggéré qu'il appartenait aux voisins de faire des compromis pour «s'intégrer» à ceux qui arrivent.
«Le monde à l'envers, quoi... N'est-ce pas aux nouveaux venus à manifester une volonté d'intégration auprès d'habitants de longue date d'un quartier, qui souhaitent préserver la qualité de leur environnement?» demande Mme Faguy.
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Cela m'a frappé tout à coup. Ce débat sur la protection des arbres et des espaces verts, sur la proximité des voisins et la forme de leurs maisons, ce n'est pas un débat sur l'urbanisme et la densification.
C'est un débat sur l'immigration. Sur la peur des autres et de leurs différences. Sur la peur de perdre son homogénéité sécurisante.