Depuis trois mois, Amélie Tessier est montée à bord de 55 bateaux, toujours avec un pilote, pour les guider sur le fleuve.

La petite fille qui voulait conduire des bateaux

Amélie Tessier m'a montré une photo d'elle quand elle était petite, sur le bord du fleuve à Lotbinière, au chalet de sa grand-mère. C'était l'époque où elle rêvait de devenir ce qu'elle est devenue.
C'était un peu avant en fait.
Enfant, elle passait une bonne partie de ses étés plantée sur le bord du Saint-Laurent, à regarder les bateaux passer devant elle. «Et puis, un jour, j'avais 12 ans, j'ai eu comme un flash en voyant un bateau passer. Je me suis dit qu'il y avait des gens qui travaillaient sur ce bateau-là, j'ai dit "je veux ça!"»
Un rêve venait de jeter l'ancre.
Amélie commençait à peine son secondaire, avait du temps en masse pour changer d'idée. Elle a regardé d'autres options, aucune n'a détrôné celle de prendre les commandes de ces gros bateaux. «J'ai commencé à me renseigner sur ce métier-là. Je savais qu'une bonne partie du travail se passait en anglais. Je savais aussi que l'anglais qu'on apprend au secondaire n'allait pas être suffisant.»
À 17 ans, elle est allée vivre un an à Pittsburgh, dans le cadre d'un programme offert par le Club Rotary. Elle est revenue bilingue, en juin 2002. Trois mois plus tard, elle déménageait ses pénates à Rimouski pour étudier à l'Institut maritime. Elle y a passé quatre ans, a eu de très bons stages parce qu'elle avait de très bonnes notes.
Elle a été embauchée tout de suite en finissant. D'abord sur le Coriolis II, le bateau-école de l'Institut, puis sur de gros bateaux qui sillonnaient le globe pour poser des câbles sous l'eau. Elle est allée en mer du Nord, en Afrique, à Hawaï, a traversé le Pacifique à partir du Japon. «J'ai adoré ça.»
Après, elle a fait le saut sur les bateaux de croisières. «Mon premier contrat en 2011, c'était sur le Allure of the Seas, qui était le plus gros navire de passagers au monde. Il était flambant neuf.» Elle se rappelle la première fois où elle en a pris les commandes, au départ de St-Martin. «C'était une belle fin de journée, le soleil se couchait. Je me souviens, quand j'ai eu la conduite, d'avoir réalisé qu'il y avait 8000 personnes en arrière de moi, qui s'amusaient, qui avaient du plaisir...»
Elle a fait ça pendant deux ans. «J'ai aimé ce que j'ai fait, c'était l'fun, mais mon objectif, c'était toujours le pilotage.»
Elle s'approchait du but. En 2012, elle a décroché son brevet de capitaine au long cours, le Saint-Graal de la navigation. La même année, elle a posé sa candidature pour être pilote, s'est rendue tout près, a été parmi les 12 finalistes. Il y avait huit postes à combler. «J'étais déçue, mais je me suis dit, quand bien même je braillerais, ça ne changera rien. Je suis retournée naviguer!»
En 2013, elle a posé sa candidature de nouveau. Bingo. Depuis le 1er avril, elle est apprentie-pilote entre Québec et Trois-Rivières, la première femme sur cette portion du fleuve. Il lui reste deux ans d'études pour devenir une vraie pilote, pour connaître le fleuve comme le fond de sa poche.
Ses parents, c'est une lapalissade, sont fiers de leur fille. De leur fils aussi, le frère d'Amélie est policier à Tadoussac. «Mes parents ont toujours été là. Ils étaient là le premier jour de mon premier stage, quand je suis embarquée sur le Petrolia, ils étaient là toutes les fois, ils m'ont toujours encouragée.»
Être là, simplement.
Amélie a 30 ans. Il s'est écoulé 18 ans entre le rêve et la réalité. Depuis trois mois, elle est montée à bord de 55 bateaux, toujours avec un pilote, pour les guider sur le fleuve. Elle prend régulièrement les commandes. «J'ai de la misère à réaliser que j'y suis arrivée, encore aujourd'hui. Le plus drôle, c'est quand je passe devant le chalet, que je me revois, petite fille, sur le bord du fleuve à regarder les bateaux.»
Pendant 18 ans, Amélie a gardé le cap sur son rêve. Et elle a trimé dur. «Il aurait pu se passer tellement de choses pendant toutes ces années, qui auraient pu me faire bifurquer, me distraire de mon objectif. Il faut prendre les moyens pour réaliser ses rêves, il faut travailler fort. Ça m'a montré que, quand on fait les choses en conséquence, il n'y a absolument rien d'impossible.»
À l'aube de ses 80 ans, sa grand-mère passe encore ses étés au chalet. «Je lui dis quand je passe, elle se met sur le bord, elle a une serviette rouge. Je sors mes longues-vues et, quand je la vois, je lui dis bonjour avec la corne de brume.»
C'est l'écho de son rêve qu'elle renvoie.