«Elle est plus mature que moi au même âge... Elle est plus mature que moi, point» - Benoît Lamarche, en parlant de sa fille Béatrice

La patineuse zen

Béatrice Lamarche a de qui tenir. Son père Benoît a été athlète olympique. L'un des meilleurs patineurs canadiens de sa génération. La jeune femme suit ses traces, mais son attitude face à la compétition tranche avec celle du paternel. Pour le meilleur, croit le duo.
«Elle est plus mature que moi au même âge... Elle est plus mature que moi, point», lance le père en éclatant de rire.
Le qualificatif «zen» est d'abord venu de la bouche de Benoît Lamarche, dont les yeux s'illuminent en parlant de Béatrice, sa fille de 18 ans. Même s'il semble d'un naturel calme, le père admet être ultra-compétitif. Un peu trop, comprend-on.
«Moi, c'est la compétition à tout prix. [Même] quand je joue aux cartes. Béatrice ne gère pas ça du tout de la même façon. Elle ne vise pas un résultat, elle vise une performance personnelle. J'admire ça. Je la trouve super d'avoir cette attitude-là.»
Selon Lamarche, président du Centre national qui porte le nom de son contemporain Gaétan Boucher, de grandes athlètes comme Kristina Groves et Clara Hughes ne voulaient même pas connaître leur position. Seul le dépassement de soi comptait.
«Béatrice est comme ça, elle est zen. Elle ne se met pas trop de pression de l'extérieur. C'est très intéressant comme parent d'analyser ça. C'est rassurant, c'est rafraîchissant. [...] Elle est complètement détachée du succès. Elle était sur le podium aux Championnats du monde juniors, l'an passé. C'est pas rien! Elle était là, et c'était comme une compétition provinciale. Elle reçoit une médaille, merci, on passe à autre chose.»
La principale intéressée le confirme. À une exception près (lire l'autre texte), elle s'est toujours présentée sur la ligne de départ avec un mélange d'excitation et de hâte. Un peu de nervosité, certes, mais juste la bonne dose pour bien performer.
Même plus jeune, Lamarche ignorait tout du phénomène. «Dernièrement, ma mère m'a raconté m'avoir déjà demandé, quand j'étais petite, si j'étais stressée avant une course. Je lui avais dit : "Ça veut dire quoi, être stressée?" Je ne savais pas c'était quoi!» lance la sympathique athlète, qui a grandi à Saint-Augustin d'abord, puis à Sainte-Foy.
Elle semble donc à l'abri d'une déception majeure, comme celle vécue par son père aux Jeux olympiques de Calgary, en 1988. Benoît espère alors monter sur le podium. Incapable de gérer la pression, il est toutefois victime de ce qu'il qualifie lui-même de «débandade totale». Un an plus tard, à seulement 22 ans, il accroche ses patins. Sans être déprimé, il mettra des années à voir sa carrière d'un angle positif.
«Après avoir vécu ça, il nous a élevés, mon frère, ma soeur et moi, en fonction de ne pas être comme ça. Il m'a transmis le contraire. Des bonnes valeurs pour le sport», analyse aujourd'hui Béatrice, dont la soeur de 15 ans fait aussi du patin.
En guise d'exemple, elle raconte cette fois où, toute jeune, elle a participé à sa première sélection pour un championnat canadien. Elle ignorait la nature de la compétition, ses parents préférant ne pas en parler. «J'arrivais là et les filles disaient : "Il faut qu'on se classe, ce serait l'fun." Et je leur disais : "De quoi vous parlez?" [...] On n'a jamais patiné en sachant : OK, si je gagne, je vais avoir un nombre de points, je vais être en avance. Si tu fais le mieux que tu peux, t'es content.»
Bref, Béatrice patine d'abord pour s'amuser, pour se surpasser. Même lors de compétitions majeures. «Elle ne se met pas trop de pression sur les épaules. Elle est capable de faire la part des choses», affirme l'un de ses entraîneurs, Gregor Jelonek. «Quand tu ne cours pas pour des résultats mais pour des sensations, ça fait toute la différence.»
Sur patins à cinq ans
Béatrice commence le patin à cinq ans, suivant les traces de son père, bien sûr, mais aussi de son frère aîné, Pierre-Olivier. Et dans un sens, celles de sa mère. Simone Lemieux est une ancienne adepte de l'athlétisme, surtout spécialisée en saut en longueur et en triple saut. Athlète par excellence chez le Rouge et Or en 1991.
Les débuts de Béatrice se font donc naturellement. «C'était la suite logique, explique Benoît. Elle n'a pas dit : "Je veux patiner." Elle bouge, elle court : on va la mettre sur la glace. Ce n'était pas prémédité.»
Son talent est indéniable, mais elle n'est pas supérieure à tout le monde pour autant. De ses débuts jusqu'à l'adolescence, elle figure parmi les 10 meilleures au Québec dans son groupe d'âge. Mais elle n'est jamais la meilleure, ajoute son père.
Jusqu'aux Jeux du Canada de 2015, où «elle a comme explosé», dit-il. Dans le bon sens du terme : elle remporte la compétition en courte piste.
Moins de deux ans plus tard, il y a quelques jours à peine, Béatrice fait le saut dans la cour des grandes en longue piste après avoir battu cinq records personnels lors des sélections canadiennes. En Chine, elle participe à sa première Coupe du monde, mi-novembre. En division B, elle prend le 8e  rang du 1000 mètres et le 15e du 1500 mètres. Puis le 19e échelon au départ de masse. D'excellents résultats pour une patineuse d'âge junior.
Quelques jours plus tard, elle s'élance de nouveau avec les meilleures au monde, à Nagano (Japon). Elle termine cette fois 13e au 1000 mètres, 22e au 1500 mètres et 21e au départ de masse. «Ça ne paraissait pas que c'était une junior qui était avec nous», indique Jelonek.
Depuis quelques jours, retour à la «réalité». Le domicile familial, les entraînements... mais surtout les études. Pas facile de reprendre le dessus à l'école, admet Béatrice. Étudiante en sciences naturelles au Cégep de Sainte-Foy, elle souhaite poursuivre en médecine dentaire à l'université, comme son collègue patineur Alexandre St-Jean.
Encore une fois cette année, les Mondiaux des 19 ans et moins seront le sommet de sa saison, en février. Lamarche pourrait aussi participer à une autre épreuve de la Coupe du monde, en janvier. Elle devra d'abord prouver sa valeur aux sélections canadiennes, comme elle l'a fait cet automne, un peu à la surprise générale. D'ici là, elle sera en action à la première Coupe Canada, dès vendredi, à l'anneau de glace Gaétan-Boucher.
Béatrice Lamarche, une patineuse longue piste de 18 ans, apprécie particulièrement le côté solitaire de sa discipline.
De l'échec à l'éclosion
Si, toute jeune, elle ignorait ce qu'était le stress, Béatrice Lamarche l'apprend à la dure, en décembre 2015, lors des sélections canadiennes pour les Mondiaux juniors sur courte piste. À ce moment-là, il s'agit de la plus importante compétition de sa jeune carrière.
Soudainement, la grandeur de l'enjeu la submerge. «C'est la première fois de ma vie que j'étais vraiment stressée. Je pense qu'il faut tout le temps être un peu stressé ou énervé pour performer. Mais là, c'était un stress indésirable. D'habitude, j'ai hâte. Là, j'avais juste hâte que la compétition soit finie. J'avais peur. [...] C'était comme lourd», raconte Lamarche de cette série d'épreuves tenues à Lévis en décembre 2015.
«Cette fois-là, tout le monde était stressé», se souvient son père, Benoît. «Ça l'a influencée. Elle-même était stressée et ça a comme multiplié le stress.»
Une qualification aux Mondiaux de longue piste est plus que probable, mais Lamarche choisit d'oublier cette chance de se rattraper. Ça passe ou ça casse. En pensant au longue piste, «j'avais peur de perdre mon énergie. En même temps, peut-être que ça m'aurait aidée, en me disant : "Relaxe, c'est pas trop grave." Mais je ne pense pas que ça aurait changé mes performances tant que ça», croit-elle.
Résultat net : une compétition en montagnes russes. Et un échec pour Béatrice, incapable de se qualifier pour le grand rendez-vous. 
Un déclic
Comme prévu, elle se rattrapera en longue piste, où elle n'est «vraiment pas stressée». C'est d'ailleurs aux derniers Mondiaux juniors (19 ans et moins) de cette discipline qu'elle connaîtra sa véritable éclosion, en mars dernier. À Changchun, en Chine, elle vise un top 8 dans l'une de ses courses. Elle reviendra chez elle avec deux médailles de bronze (1500 mètres et départ de masse), en plus d'une cinquième place au 1000 mètres. Un cinquième rang au classement cumulatif; ses plus beaux moments en carrière.
Et, en prime, comme une odeur de déclic. «Je me suis dit : je suis peut-être meilleure que je le pensais. Je ne faisais que des compétitions canadiennes. Je n'avais aucune idée où je me situais à l'international. Quand j'ai vu ça, j'ai réalisé que je m'en allais vers quelque chose de bon.»
Pour se concentrer sur sa force, elle choisit de mettre le courte piste de côté. Elle écoute à la fois son coeur et sa tête, après avoir fait une compétition provinciale sur patinoire intérieure, en septembre.
«Ce n'était pas comme avant, raconte-t-elle. Je n'avais pas autant d'excitation, même par rapport à l'an passé. [...] J'avais juste hâte de partir à Calgary et de faire la compétition de longue piste.»
Après sa qualification pour les premières Coupes du monde de la saison, elle doit faire un choix. Son entraîneur lui suggère de continuer le «courte» malgré sa percée en «longue». «Je lui ai dit : "Mais je n'ai plus le goût d'en faire."» Dossier réglé.
Le côté solitaire de la discipline explique en grande partie sa préférence pour le longue piste. Contrairement au petit frère et ses «bousculades», le longue lui permet d'entrer dans sa bulle. «C'est relaxe. T'arrives sur la ligne et il y a juste toi qui comptes. Et là tu pars, tu fais ta course. Ça, j'aime vraiment ça», apprécie-t-elle, les yeux brillants.
Une pensée pour les Jeux olympiques
Béatrice Lamarche n'aime pas se fixer de grands objectifs. Que ce soit lors d'une compétition donnée ou pour sa carrière à long terme. Encore une fois, ce côté zen. Même papa Benoît admet ignorer les visées de sa fille. «C'est une personne ambitieuse, je pense, mais qui est très humble. Elle ne dévoilera jamais de façon très claire ce qu'elle veut faire. Même moi, je ne le sais pas. Je pense qu'elle a des ambitions. Est-ce d'être la meilleure au monde? Je le sais pas. Est-ce de participer aux Olympiques? Probablement. [...] On n'en a jamais parlé.»
Béatrice admet avoir une petite pensée pour les JO. Même pour ceux de 2018, qui s'amènent à grands pas et lors desquels elle sera toujours d'âge junior. «Les prochains sont peut-être dans ma mire, dit-elle, un peu hésitante. [...] Je vais être dans la game. Je ne dis pas que je vais me classer, mais je vais faire les sélections. Mais ce n'est vraiment pas un gros enjeu. Je vais avoir [seulement] 19 ans.»