L'exploitation des sables bitumineux est particulièrement polluante.

La mesure des sables bitumineux

«Serait-il utopique d'utiliser nos surplus d'électricité actuels et à venir pour exploiter les sables bitumineux de l'Athabaska? Cette industrie est là pour encore des décennies. Nos surplus d'électricité aussi, car les gaz de schiste donneront de l'énergie à bas prix pendant longtemps. Utiliser l'électricité pour exploiter les sables bitumineux réduirait considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Bien sûr, il faudrait des lignes sur 3500km. Mais nous l'avons fait sur 1000km pour la Baie-James jusqu'à Montréal, alors pourquoi pas des mégalignes du Québec en Alberta!» nous soumet Pascal Grenier, de Québec.
Les sables bitumineux sont en effet un type de pétrole particulièrement polluant à exploiter. De manière générale, le pétrole se forme lorsque de la matière organique tombe au fond des océans, où il n'y a pas ou peu d'oxygène. Si la matière arrive au fond plus rapidement qu'elle ne se décompose, elle s'accumule et, sous certaines conditions de pression et température, peut se transformer en ce mélange d'hydrocarbures - soit des molécules formées de chaînes d'atomes de carbone et d'hydrogène - que l'on appelle pétrole.
Dans le cas des sables bitumineux de l'Alberta, cependant, les températures n'ont jamais atteint les 80°C, une chaleur qui aurait tué les bactéries qui dégradent ce genre de matière organique. Les survivantes ont donc pu se nourrir des hydrocarbures les plus légers (soit les «chaînes» les plus courtes), ne laissant derrière elles que les plus lourds - ce qui donne une forme de pétrole nommée bitume, qui est très peu liquide. Et ce bitume est tellement visqueux, tellement proche d'être solide, qu'on ne peut tout simplement pas le pomper. Et sa consistance n'aide en rien non plus à le séparer du sable, des argiles et de l'eau qui constituent près de 90% (en volume) des sables bitumineux - le bitume ne représente que de 10 à 13%.
Il existe plus d'une façon de séparer ce mélange, mais l'idée de base est à peu près toujours de le chauffer afin de rendre le bitume plus liquide. En outre, la chaleur est aussi une des façons (parmi d'autres, notons-le) de commencer le raffinage du bitume - en élevant sa température suffisamment, on peut briser les chaînes d'hydrocarbures les plus longues. Mais du point de vue de la question qui nous est soumise ici, le résultat est le même : les quantités d'énergie requises par l'industrie des sables bitumineux sont absolument colossales, et c'est surtout le gaz naturel qui les fournit. D'où, bien sûr, un bilan de gaz à effet de serre terrible, qui a inspiré la question de M. Grenier...
Utopie
Et à elle seule, l'envergure titanesque de cette industrie nous donne déjà bonne partie de la réponse : oui, l'idée d'envoyer nos surplus d'électricité en Alberta est «utopique». Examinons simplement pour nous en convaincre le que, d'après l'Office national de l'énergie, l'industrie des sables bitumineux brûlera l'an prochain à elle seule environ 2,1 milliards de pieds cubes de gaz naturel par jour. Bien lire : par jour...
Pour savoir ce que cela représente en termes d'énergie, un petit calcul bien simple suffit. Ceux qui veulent en voir le détail se reporteront à notre encadré ci-contre. Pour les autres, qui s'intéressent plus au résultat qu'à la démarche, sachez ceci : sur une période d'un an, ces 2,1 gigapieds cubes quotidiens de gaz naturel fournissent environ 225000 gigawattheures (GWh) d'énergie. Et à ce compte, franchement, les surplus d'Hydro ne sont pas un point de comparaison pertinent, car cela représente carrément plus d'énergie que ce que la société d'État n'en produit annuellement avec toutes ses centrales réunies (171000GWh en 2012).
Alors même si on parvenait à les transporter sur plus de 3000 km, ce qui serait en soi un défi insurmontable, les surplus d'Hydro-Québec ne pourraient tout simplement pas faire une différence notable sur le bilan environnemental des sables bitumineux. D'abord, comme on vient de le voir, à cause des quantités impossibles de gaz naturel qu'il faudrait remplacer pour diminuer pour la peine les rejets de dioxyde de carbone.
Mais aussi, comme on peut lire dans le livre du physicien Normand Mousseau Au bout du pétrole, parce que ce n'est pas uniquement sous forme de CO2 que les dégâts des sables bitumineux se présentent. Leur extraction demande souvent de creuser des mines immenses à ciel ouvert et, dans tous les cas, même quand le bitume est chauffé et pompé directement de sous terre, la technique mobilise des quantités d'eau pharaonesques - 4,5 litres pour chaque litre de bitume produit.
Et peu importe la source d'énergie dont on se sert pour chauffer tout ça, cela ne change rien à la quantité d'eau utilisée, dit M. Mousseau.
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Autres sources :
NORMAND MOUSSEAU. Au bout du pétrole. Tout ce que vous devez savoir sur la crise énergétique, MultiMonde, 2008.
Plus que la production d'Hydro
D'après l'ONE, l'industrie des sables bitumineux brûlera quotidiennement 2,1 milliards de pieds cubes (pi3) de gaz naturel. Pour comparer la quantité d'énergie que cela représente avec celle produite par Hydro-Québec, il faut l'exprimer en gigawattheures (GWh). Procédons par étape...
L'énergie s'exprime généralement en joules (J). C'est une très petite unité qui correspond à environ un quart de calorie, pour reprendre cette vieille mesure, si bien qu'en brûlant un pied cube de gaz naturel, on obtient 1055000 joules.
Maintenant, le watt (W) est une unité de puissance égale à une dépense énergétique de un joule par seconde (une ampoule de 100W, par exemple, utilise 100J d'énergie par seconde). Et le wattheure (Wh) est l'énergie que l'on brûle lorsque l'on maintient une puissance de 1 W pendant une heure. Alors, comme il y a 3600 secondes dans une heure, 1 J = 1 Wh/3600 = 0,000278 Wh.
Ainsi, 1 pi3 de gaz naturel contient 1055000 J x 0,000278 Wh/J = 293 Wh. Et puisque l'on veut ultimement exprimer tout ceci en GWh, faisons tout de suite la conversion : 293 Wh = 0,000000293 GWh = 2,93 x 10-7 GWh.
Au rythme de 2,1 milliards pi3 de gaz naturel par jour, l'industrie des sables bitumineux brûlera donc quotidiennement une énergie égale à (2,1 x 109 pi3) x (2,93 x 10-7 GWh/pi3) = 6,15 x 102 GWh = 615 GWh.
Et sur une année, cela fait 615 GWh/jour x 365 jours/an = 224475 GWh/an, soit plus que la production totale d'Hydro-Québec en 2012 (171000 GWh). 
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