La justice a parlé

Mes gars ont des grands-parents fantastiques, un peu «gâteau», juste assez, rien à redire. Ils sont toujours contents de les voir, ne se font pas prier pour se faire garder. Ça marche dans les deux sens.
Sophie* n'a pas cette chance.
Sa mère a toujours été spéciale. «Je me rappelle quand j'étais jeune, elle cassait des assiettes quand elle se fâchait. Elle me dénigrait, me disait que j'étais bonne à rien, que je ne ferais rien de bon dans la vie.»
Sophie s'en est bien sortie, est devenue enseignante, a eu quatre enfants avec James*, enseignant lui aussi. Quand la mère de Sophie est devenue grand-maman, elle a pris son rôle très au sérieux, un peu trop. Elle a continué à faire ce qu'elle avait toujours fait, dénigrer sa fille. «Elle me disait que je n'étais pas une bonne mère, que j'étais trop sévère, trop autoritaire, que je nuisais à mes enfants.»
Tellement que Sophie l'a crue.
Sophie a consulté des psychologues pour y voir plus clair. Parle, parle, jase, jase, elle a compris qu'elle était une bonne mère, pas parfaite, une mère normale. Elle a surtout compris que sa mère n'avait jamais été ça. «J'étais comme une femme battue, victime de violence psychologique.»
Il y a trois ans, la grand-mère a appelé des proches de Sophie, ses meilleures amies, pour leur dire que sa fille avait un problème de santé mentale, que ça lui faisait bien de la peine, mais qu'il valait mieux que tout le monde le sache. La relation mère-fille, eût-elle déjà existé, s'est désintégrée.
Un jour où elles s'engueulaient, la maman a lancé un café à sa fille. Sophie était enceinte du petit dernier.
Si c'était juste ça.
Il y a les enfants, ils ont entre 2 et 12 ans. «Quand les enfants reviennent de la voir, souvent, ils pleurent. Il faut gérer les crises. Ils font des cauchemars.» Des fois, grand-maman donne un cadeau à un enfant, rien aux autres. Dans une carte de fête, elle a écrit : «Tu fais de beaux dessins, contrairement à ta soeur.»
Un bel exemple de renforcement positif.
Plus ça allait, moins Sophie et James avaient le goût que les enfants voient leur grand-mère. Ils ont demandé un préavis d'au moins 48 heures quand elle voulait passer du temps avec ses petits-enfants, ne serait-ce que pour réorganiser l'agenda de la famille, un vrai casse-tête quand on a quatre gamins.
Grand-maman s'est choquée. Il y a un an, elle a intenté une poursuite contre sa fille et son gendre pour réclamer que ses quatre petits-enfants viennent passer du temps avec elle, dont une trentaine de nuits, dans son trois et demi. Un vrai procès, où une mère accuse sa propre fille.
Rendus là, Sophie et James ne veulent plus aucun contact. Ils ont consenti, pendant les procédures, à des rencontres supervisées dans une maison de la famille. «Ça se passait un peu mieux comme ça, elle avait moins d'emprise sur eux, même si on devait quand même gérer leur peine après.»
Procès oblige, Sophie a monté un dossier étoffé contre sa mère, dont elle soupçonne un trouble de personnalité limite. Elle et James ont rempli des cahiers à anneaux, ont amassé 130 pages de courriels dans lesquels elle dénigre Sophie, ont produit des relevés téléphoniques, pour montrer à quel point elle appelait souvent.
Ils ont enregistré des messages téléphoniques, ceux-là où elle dit que c'est sa fille qui a une personnalité limite. Où, ça s'entend, elle a trop bu.
Sophie vient de porter plainte à la police pour harcèlement psychologique.
Pendant le procès, Sophie, James et leur avocat ont expliqué que Madame avait été hospitalisée en psychiatrie pendant plus d'un mois, qu'elle avait fait au moins une tentative de suicide. Ils ont produit une déclaration de l'aînée, qui ne veut plus voir sa grand-mère. «Ma mère a menti tout le long. Elle disait : "Ce n'est pas vrai, je n'ai pas appelé untel", on sortait l'enregistrement où elle lui laissait un message. Chaque fois, on la mettait devant ses contradictions.»
La grand-mère a montré de belles photos d'elle et de ses petits-enfants, a fait entendre des témoins qui disaient qu'elle était une mamie en or. Elle a tout nié en bloc. S'est excusée pour le café.
Le juge, lui, a vu une mère et une fille qui se crêpaient le chignon, qui s'accusaient l'une et l'autre d'avoir une personnalité limite. Il a répété dans son jugement ne pas avoir eu la preuve des effets négatifs sur les enfants. «Qu'est-ce que tu veux faire pour prouver un cauchemar? Pour prouver qu'elle leur fait de la peine? Est-ce qu'il aurait fallu que je les filme en train de pleurer?»
On l'aurait accusée de créer un conflit de loyauté.
Le juge a coupé la poire en deux, comme ça arrive souvent dans ce genre d'histoires. Il a trouvé que la grand-mère avait des demandes d'accès «démesurées», il lui a donné 15 jours dans l'année, de 9h à 17h, pas de dodo. Un coup de fil tous les mercredis. L'aînée n'est pas obligée, les autres oui.
Dans son jugement, le magistrat a souligné les passages où il explique qu'il faut des «motifs graves» pour priver les grands-parents de leurs petits-enfants. «Le comportement d'un grand-parent peut constituer un motif de refus lorsqu'il a une incidence néfaste sur l'enfant ou que l'on peut craindre qu'il en sera ainsi. Encore faut-il qu'il ne s'agisse pas de craintes purement subjectives de la part des parents.»
C'est un pléonasme. Une crainte, par définition, est subjective.
Le juge a ordonné à Sophie et à James d'aller conduire et chercher leurs enfants. «Je ne sais pas comment on va faire pour les envoyer. C'est au-delà de nos forces, de notre capacité parentale. Comment on va faire pour laisser nos enfants là? C'est comme si on confiait nos enfants à leur bourreau.»
Le mot est fort. C'est comme ça que Sophie se sent. Il n'arrivera peut-être rien, Sophie et son chum ont peur que oui.
Ils sont abasourdis. Ils étaient convaincus que le juge verrait clair dans le jeu de la grand-mère, il n'y a vu que du feu. Il a peut-être juste voulu donner une chance au temps d'arranger les choses, en se disant que, 15 jours dans l'année, ce n'est pas la mer à boire. Ni la fin du monde.
La justice a parlé. Mais a-t-elle parlé juste?
* Les prénoms ont été modifiés.